Je suis un rêveur de livres. Souvent, je laisse mon regard vagabonder sur les étagères de
ma bibliothèque. Mes livres m’accompagnent depuis longtemps - depuis
toujours, il me semble. Ils ont le parfum du passé, ils sont les senteurs de ma
jeunesse. Certains sont bien calés, d’autres sont un peu de guingois. Je les
regarde et je rêve. Combien d’heures passées, combien de lectures avides ?
J’aimerais relire certains, mais d’autres livres tapent à la porte et il m’est
impossible de leur refuser l’entrée… La plupart sont en anglais, j’ai enseigné
cette langue avec passion. Récemment, j’ai commencé à faire le tri, à faire le
vide. Ils sont partis vers des contrées lointaines vivre une nouvelle vie
et c’est bien ainsi. Il en reste suffisamment. Je les observe et il m’arrive
souvent de me demander quel sera le dernier, le tout dernier que je lirai.
Impossible de le savoir, bien sûr. Je ne me souviens plus du tout premier livre que j’ai
lu, je ne me souviens plus des premiers mots que je suis parvenu à déchiffrer. On
apprend à lire avant de savoir écrire.
Je ne sais pas non plus quel a été mon tout premier dessin, j’ai
toujours été un grand « regardeur ». Trêve de vagabondages…
Je vous invite au voyage dans des contrées secrètes, au gré de mes coups de coeur et autres impressions. Il s'agit d'images, les miennes et celles des autres. L'étoffe de mes rêves, en quelque sorte…
UTILE À SAVOIR
Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.
vendredi 12 mai 2017
mardi 14 mars 2017
GUSTAV KLIMT, L'ALCHIMISTE DU REGARD
Un peintre populaire
Gustav Klimt est un
peintre « populaire » qui emporte l’adhésion. Il séduit, il fascine,
il recouvre, il découvre. Il est lumineux et mystérieux. Il plaît à l’œil, il
est « accessible ». Affiches, calendriers, mugs, crayons sont en
vente dans les boutiques des musées. L’art de Klimt est à la portée de tous.
Les expositions à la gloire du peintre autrichien rencontrent un succès
considérable, ses œuvres battent régulièrement des records aux enchères, il est
toujours d’actualité. Il parvient à être rare (sa production est limitée et de
nombreuses œuvres ont été détruites), précieux et populaire. L’accessibilité de
Klimt est un leurre car il est le peintre du mystère, un explorateur de nos
désirs. Il célèbre la femme, c’est un voyeur, un voyant, un visionnaire. Il
nous ouvre les yeux et habille ses toiles de mystère.
Un travailleur acharné à la personnalité secrète
Travailleur infatigable, généreux, discret, d’une grande délicatesse. Un
corps de bûcheron, un sourire franc, un grand appétit de vie – impossible de
faire le décompte de ses conquêtes féminines. Un être complexe, secret,
torturé.
"Je sais
peindre et dessiner. C’est ce que je crois et quelques amis disent aussi qu’ils
le croient. Mais je ne suis pas sûr que cela soit vrai. Seules deux choses sont
certaines. Il n’existe pas d’autoportrait de moi. Je ne m’intéresse pas à ma
propre personne en tant que « sujet de tableau », mais plutôt aux
autres, surtout aux femmes, et encore plus à d’autres motifs. J’ai la
conviction de n’être pas particulièrement intéressant en tant que personne et
de ne présenter aucun trait remarquable. Je suis un peintre qui, jour après
jour, peint du matin au soir – des personnages et des paysages, plus rarement
des portraits."
Une histoire de regards
La peinture est histoire de regard(s) et c’est aussi « une chose
mentale ». Le peintre est un alchimiste du regard. Il transforme le réel
et le convertit en or. Le peintre observe, regarde, engrange. Il voyage du
modèle à la toile et de la toile au modèle. Le passage de l’un à l’autre est
rapide, fugace – le geste se fait mémoire du regard et aussitôt il glisse vers
un ailleurs. Le peintre est voyeur et voyant ; il nous offre sa vision, il
devient visionnaire. Sur la toile les regards se croisent ou bien ils sont pris
d’une rêverie mystérieuse dans une frontalité audacieuse. Le personnage sur la
toile n’est plus le modèle, son regard est habité d’une émotion – c’est une
offrande, un partage. Le regardeur, le spectateur est absorbé. Son regard
épouse celui du personnage du tableau et rejoint celui du peintre. L’échange
est à plusieurs dimensions. Après l’échange, il y a ensuite la mémoire de
l’échange, la trace laissée par cette convergence de regards.
Un art érotique
Danaé, 1907, image empruntée ici
L’art de Klimt est un art érotique. Klimt peint les labyrinthes d’Éros et
fait surgir le monde de Thanatos. Sous des ornements somptueux, il traque le
désir, l’angoisse, la volupté et la mort. Il secoue la bienséance de façade de
la société viennoise à l’instar de Freud. Freud et Klimt s’ignorent, mais ils
ont un ami commun, Arthur Schnitzler, dont les écrits illustrent une même
volonté de sonder les méandres de l’âme humaine.
Un portrait de légende
Le portrait d'Adèle Bloch-Bauer I, 1907, image empruntée ici
Le portrait d’Adèle Bloch-Bauer I (1907), est vraisemblablement le tableau le plus
célèbre de Gustav Klimt. C’est la Mona
Lisa du maître de la Sécession viennoise. Il a fallu trois mois d’un
travail acharné pour accomplir cette œuvre d’exception faite d’or et de
mystère. Ce portrait est un hommage aux mosaïques de la basilique Saint-Vital,
à Ravenne, et notamment à celle représentant l’impératrice Théodora.
Le tableau est une commande de l’industriel Ferdinand Bloch-Bauer qui
avait fait fortune dans le sucre et qui parrainait de nombreux artistes dont
Klimt en particulier. Il existe deux portraits d’Adèle Bloch-Bauer, la version
2 a été achevée en 1912. On a répertorié 129 études pour le premier portrait
d’Adèle qui a, en toute vraisemblance, été le modèle d’autres tableaux de
Klimt.
Maria Altmann, image empruntée ici
Durant la Deuxième Guerre mondiale, les nazis se sont appropriés le
tableau qui s’est trouvé ensuite « hébergé » au musée du Belvédère à
Vienne jusqu’en 2006. Après une longue bataille judiciaire, le tableau, a été
restitué à Maria Altmann, nièce du modèle et du commanditaire. On peut
désormais l’admirer à la Neue Galerie
de New York. Le combat de Maria Altmann a fait l’objet d’un livre, The Lady in Gold, Anne-Marie O’Connor
(2012) et d’un film, Woman in Gold (La femme au tableau), Simon Curtis
(2015) avec Helen Mirren dans le rôle de Maria Altmann.
Affiche du film, image empruntée ici
Une célébration
Le portrait d'Adèle Bloch-Bauer I, 1907, (détail) image empruntée ici
Sa robe-carapace est un travail d’orfèvre constellé d’yeux au maquillage
ouvragé. Ce sont des yeux égyptiens, des oudjats.
Oudjat signifie « œil intact ».
Dans la mythologie égyptienne, il symbolise la vision, la fécondité, la bonne
santé. Il protège des blessures et des maladies. Il figure aussi sur la proue
des navires afin de leur permettre d’éviter les écueils et d’arriver à bon
port.
Le portrait d'Adèle Bloch-Bauer I, 1907, (détail) image empruntée ici
Le vertige du regard
l'Obvis et
l'Obtus, Roland Barthes, Le
Seuil, 1992.
Saul Bass (1920-1996),
lorsqu’il imagine le générique de Vertigo
d’Alfred Hitchcock (1958), travaille la spirale du regard et nous entraîne dans
un voyage vertigineux où sommeillent nos désirs et nos peurs les plus intimes.
Portrait d'Adèle Bloch-Bauer II, 1912, image empruntée ici
Le mystère Klimt
Femme à la fourrure, 1916, image empruntée ici
Yves Kobry cerne avec
justesse le mystère Klimt :
" L'œuvre de Klimt, clinquante et superficielle en apparence, est infiniment plus subtile et complexe qu'il n'y paraît. L'éclat de l'or a fini par obscurcir l'intelligence de l'œuvre, aussi souvent reproduite que peu étudiée, comme si la puissance de l'image anesthésiait l'analyse. Il reste à découvrir Klimt derrière le décor. Un artiste qui défie les classifications trop rigides et les interprétations hâtives. Une œuvre à la fois hédoniste et inquiète, flatteuse et provocatrice, contemporaine et intemporelle, réaliste et abstraite. Une peinture pétrie de références, qui recourt aux emprunts, aux citations, pour mieux les détourner et les juxtaposer dans une configuration entièrement nouvelle. Une peinture composite, allusive, ambiguë, énigmatique même, sous son apparente simplicité, aux antipodes d'une certaine forme univoque et cohérente de la modernité. Voilà sans doute pourquoi il fallut attendre si longtemps avant que la peinture de Klimt ne soit redécouverte, appréciée et comprise."
mercredi 8 février 2017
FRANCIS BACON, L'ESTHÉTIQUE DU CRI...
Francis Bacon, autoportrait, 1971
Image empruntée ici
Francis Bacon, peintre de la transgression
Francis Bacon ne laisse pas indifférent. Il suscite fascination et rejet, attraction et répulsion. Il bouscule, il triture, il déforme, il malaxe, il pèse, il suggère, il interroge, il remet en question, il affirme, il nie ; bref, il nous emporte et laisse en nous la trace de l’émotion qu’il a suscitée. Il peint l’instant, il saisit le mouvement et le fige en un moment d’éternité. Sa peinture se love en rondeurs et sinuosités tandis que sur l’espace de la toile apparaît une architecture de lignes et de courbes. Francis Bacon est un peintre de la transgression – sa peinture dérange, elle se doit d’être dérangeante. Il ne cherche pas à « faire » beau et pourtant ses tableaux sont d’une beauté mystérieuse, hypnotique.
Une esthétique du cri
Le cri est un motif
essentiel de la peinture de Francis Bacon. S’agit-il d’ailleurs d’un
motif ? Le cri est au centre de la quête esthétique du peintre. C’est un
défi impossible à relever que de rendre visible l’inaudible. Le cri déchire la
toile dans un silence assourdissant, il est en suspens, tout à la fois
statique et dynamique.
C’est le premier cri de la
naissance et le râle de l’agonie, le cri de l’effroi, le cri de l’horreur, le
cri de l’orgasme - Éros et Thanatos réunis en une petite mort. C'est aussi le cri de la Méduse qui obsède Le Caravage et Arnold Böcklin.
Le Caravage, Méduse Murtola, 1597
Edvard Munch, Le cri, 1893
Image empruntée ici
lundi 9 janvier 2017
EUGENE FIDLER, THE ENCHANTER
Eugene Fidler (1910-1990)
A painter, a watercolourist, a paper-collagist, an engraver, a
ceramicist…
Eugene Fidler in his studio at Roussillon (summer 1985), © JL+L
Impressions
At the start of this new year, I feel like celebrating an artist whom I
admire and love dearly. He was my father-in-law, and I had the good fortune of
sharing wonderful moments with him over a period of 20 years. As a matter of
fact I became acquainted with his work before I actually met him – I am not
referring to my meeting his elder daughter, Cathie, but to his artwork. I
remember how profoundly moved I was when I first saw his wonderful collages.
The musical sensuality of his art touched me to the depth of my soul. The first
time I actually saw him, I didn’t know he was to become my father-in-law and
that, one day, he
would call me “son”. I was most impressed by his elegance, his delicate hands, his
refined manners and his humour. He was
indeed the very first « real » painter I had ever met.
Over the years, we exchanged thoughts, we shared ideas and I loved
listening to the sound of his melodious voice, which was sometimes disrupted by
a formidable burst of laughter. I was even given the privilege of watching him
as he was putting together his bits of paper. I knew this was an exceptional
gift. Often, he would show me his work, talk about the choices he had to make, mention
the difficulties he encountered and even ask for my opinion. Who was I to pass
judgment on the work of such a great artist? I was astounded. Deep within me, I
was both honoured and moved. He was most generous. Whenever I told him I liked
a drawing or even a collage, he would later offer it to me as a surprise
gift. Well, he would offer it to us. There was a distinctive lightness
about him, nourished by secret anxieties one noticed fleetingly in his work.
This appealed to me and resonated within me.
In 2016, I lived intensely in his company, so to speak, for a few months
as I photographed the illustrations that are now in Cathie Fidler’s book, Eugène Fidler, Terres mêlées. It is a
long letter addressed to her father, which follows his various experiences from
Balti to Roussillon. The little girl asks questions while the daughter, now an
adult writer, puts into soothing words the complexity of a relationship fuelled
by the admiration she feels for her artist-father.
dimanche 8 janvier 2017
EUGÈNE FIDLER, L'ENCHANTEUR
Eugène Fidler (1910-1990)
peintre, collagiste, aquarelliste, graveur, céramiste…
Impressions
En
ce début d’année 2017, j’ai envie de rendre hommage à un artiste qui m’est
particulièrement cher et que j’admire tendrement. C’était mon beau-père, j’ai
eu le bonheur de le connaître pendant 20 ans. En fait j’ai rencontré son œuvre
avant de faire sa connaissance - je ne parle pas de la rencontre avec sa fille
aînée, Catherine (Cathie Fidler), mais de ses tableaux. Je me souviens de l’émotion profonde que
j’ai ressentie devant le spectacle magique de ses collages. La sensualité
musicale de son art m’a touché au plus profond. La première fois que je l’ai
vu, je ne savais pas encore qu’il deviendrait mon beau-père et qu’un jour, il
me surprendrait en m'appelant « fils ». Je fus très impressionné par son élégance,
ses mains délicates, son raffinement, son humour…
C’était le premier « vrai » peintre que je côtoyais.
C’était le premier « vrai » peintre que je côtoyais.
Au
fil des années, nous avons échangé, partagé et j’aimais écouter sa voix
chantante d’où surgissait parfois un formidable éclat de rire. Il m’est même arrivé de le voir assembler ses
bouts de papier, ce qui était un privilège dont je mesurais l’importance.
Souvent, il me montrait son travail, il me parlait de ses choix, évoquait ses
difficultés et sollicitait mon avis. J’en étais médusé. Qui étais-je pour
formuler un jugement sur le travail d’un pareil artiste ? Au fond de moi-même
j’en étais flatté et ému. Il était d’une grande générosité. Lorsqu’un dessin me
plaisait ou même un collage, il m’en faisait cadeau, il nous en faisait
cadeau. Il y avait chez lui une grâce
aérienne nourrie de tourments secrets que l’on voyait affleurer dans son œuvre.
C’est ce à quoi j’étais sensible parce que cela résonnait en moi.
En
2016, j’ai vécu quelques mois intenses en sa compagnie car j’ai été chargé de
photographier les illustrations qui figurent maintenant sur le livre de Cathie
Fidler (mon épouse), intitulé, Terres Mêlées.
C’est une longue lettre à lui adressée qui suit son parcours de Balti à
Roussillon où la petite fille interroge son papa, tandis que la fille adulte, devenue écrivain, transcrit de manière apaisée la complexité d’une relation
nourrie par l’admiration qu’elle éprouve pour son père artiste.
mardi 6 décembre 2016
TURNER, THE SLAVE SHIP, UN TABLEAU DONT ON NE SORT PAS INDEMNE...
The Slave Ship, Joseph Mallord William Turner, 1840
Image empruntée ici
C’est une image énigmatique, fascinante, obsédante.
C’est un tableau dont on ne perçoit pas le sujet d’emblée. Tout y est couleur
et mouvement, fracas et tempête. On cherche en vain la ligne d’horizon ;
l’œil se perd dans cette vision disloquée. Un éclair scinde le tableau en deux
parties égales, cette fissure de lumière n’a rien d’apaisant. L’eau et le ciel
se confondent. Sur la gauche, un navire est menacé par une vague déferlante qui
s’apprête à fondre sur l’espace entier du tableau. Le premier plan est une
image d’apocalypse. Des créatures mythologiques surgissent au creux des vagues,
des corps mutilés jaillissent avant de sombrer dans les profondeurs. Une main
se dresse, une jambe noire encore enchaînée est emportée dans ce tourbillon de
couleurs.
lundi 27 juin 2016
LA MISE EN SCÈNE DU PORTRAIT: LAURA, UN FILM EMBLÉMATIQUE, UN THÈME HOLLYWOODIEN
Une fascination toujours renouvelée
Image empruntée ici
D’où vient la fascination exercée
par ce film au scénario improbable ? Comment se fait-il que qu’on se
laisse « embarquer » comme au premier jour au point de feindre de ne
pas connaître l’intrigue afin de se laisser surprendre, une fois de plus ?
Jeux de lumières, musique
lancinante, dialogues affûtés, voix-off en contre point dont le timbre
accompagne et enveloppe le dédale d’un récit emboîté, présence à la fois
sensuelle et distante de la star aux yeux d’émeraude (Gene Tierney), regard du portrait de
cette même star au centre d’une mise en abyme vertigineuse, intrigue policière
dont on perçoit qu’elle n’est qu’un leurre car l’invraisemblable vérité se
situe ailleurs…
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