UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


mercredi 22 juin 2022

ANDREAS LUETHI, SUR LES TRACES DE ROMAN OPALKA




Infinity 240, détail, 170 x 100 cm
©Andreas Luethi




L'infiniment petit et le détail

Ce billet de blog explore, une fois de plus, l'infiniment petit et ma passion pour le détail. Vous allez penser que je suis un obsessionnel et vous aurez  entièrement raison. Je suis irrésistiblement attiré par ce qui relève de la miniature. J'aime me lancer dans des projets fous qui requièrent une patience infinie. Et de la patience, j'en ai à revendre, même si je suis un impulsif - c'est vraisemblablement ma longue pratique du judo qui a nourri ma propension a réagir au quart de tour. À y regarder de plus près, le judo est un sport éminemment obsessionnel où la maîtrise des techniques impose de répéter sans cesse le même mouvement, le même déplacement. Enfin, c'est un art qui repose sur le détail, un mauvais placement de main peut vous envoyer au tapis. 

Bon, c'est bien beau tout ça, mais, en l'occurrence,  ce qui m'intéresse au plus haut point, c'est de vous présenter un artiste rare dont l'œuvre est absolument fascinante. 



© Galerie Reitz
Image empruntée ici

Un expérimentateur autodidacte

Andreas Luethi est un expérimentateur autodidacte au parcours inhabituel. Il a pratiqué la médecine pendant de longues années. L'art faisait partie de sa vie, mais c'était une sorte de toile de fond. Il aimait se rendre à des expositions, lire des livres d'art, regarder tant et plus. Il dit volontiers qu'il ne s'est pas investi dans l'art, mais que l'art a pris possession de lui. C'est ce qui explique le choix drastique qu'il a entrepris en abandonnant la médecine. C'est un jeune peintre de 61 ans qui, depuis qu'il a son propre atelier, à produit plus de 1000 œuvres. Cette boulimie est certainement liée à cette éclosion tardive. 


Sur les traces de Roman Opalka



Infinity 1, détail
30 x 30 cm
© Andreas Luethi


Andreas Luethi s'est donné pour tâche d'emboîter le pas de Roman Opalka. Ce n'est pas du plagiat, il le fait à sa manière en jouant sur les formes, les couleurs et les rythmes. Il y a un aspect ludique qui se démarque de l'entreprise d'Opalka, dont le vertige obsédant provoque une anxiété qui frôle l'insupportable, tant il est intimement lié à la fuite inexorable du temps.


Image empruntée ici



Infinity 216, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici



Infinity 217, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici

Andreas Luethi a très vite compris qu'il était inutile de recommencer le travail d'Opalka à partir du nombre 1. Il a donc décidé de continuer là où Opalka s'était arrêté. Il se démarque d'Opalka dans la mesure où il s'intéresse à une réalité physique constituée de couleurs et de formes. Il commence toujours en bas, à gauche de la toile pour remonter jusqu'à la droite dans un mouvement qui décrit l'évolution de l'homme et une forme de transcendance.



Infinity 233, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici


La recherche de la matière va de pair avec une approche théorique car ce travail est aussi une réflexion sur le concept d'infinité. Le tableau est en lui-même une illustration de ce concept. L'œuvre est ainsi inscrite dans un ensemble qui constitue une série dont l'objectif est de tendre constamment vers l'infini.  



Infinity 245, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici


L'infini

Ce concept, largement analysé en philosophie, est rarement abordé par le biais de la peinture. "Infini" est ce qui n'a pas de limite, pas de frontière, pas de délimitation. C'est ce qui ne comporte ni commencement ni fin. En s'arrimant au projet d'Opalka, Andreas Luethi, lance un défi à la notion de finitude car l'infini ne peut se concevoir en dehors du fini. Chaque toile, intitulée "Infini" porte en elle sa finitude, son terme. Le propos d'Opalka est d'explorer le temps, tandis que celui de Luethi est d'examiner l'espace et la matière. Le voyage vertical de la réalisation est une forme de transcendance qui mène vers un monde empreint de spiritualité. Tel Dieu, l'univers est infini. En définitive, le travail d'Andreas Luethi est une quête d'absolu. 



Infinity 235, 170 x 70 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici

Le détail



Infinity 233, détail
© Andreas Luethi


Souvent, lorsqu'il publie ses œuvres sur Instagram, Luethi propose des détails, des morceaux de son œuvre. Ces détails sont des parcelles d'infini dans lesquelles le regardeur est invité à se plonger. Le détail et l'œuvre dans son ensemble font partie d'un tout où toute narration est absente. Andreas Luethi ne cherche pas à nous raconter une histoire, mais cela n'interdit pas le jaillissement de l'émotion. Regarder un tableau de Luethi, c'est percevoir la vibration des couleurs, des formes, des traces et de la lumière. C'est une plongée dans la beauté d'un monde qui n'appartient qu'à lui. 



Infinity 253, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici

L'art des rayures

Des bandes plus larges apparaissent en filigrane. Elles animent la toile et lui donnent une profondeur magnétique. Elles s'apparentent à des rayures horizontales dans une tonalité plus soutenue. 

Elles peuvent surgir sur la toile en une sorte de tapis posé sur la surface d'un ensemble de rayures plus petites dont la géographie des nombres hésite entre le visible et l'invisible. 

Parfois, elles se croisent sur la toile et se superposent sans pourtant effacer les alignements de nombres. La superposition est à la fois effacement et révélation. Ces alignements sont parfois irréguliers, comme si le peintre avait été interrompu dans sa tâche. La matière rencontre ainsi la transparence dans un jeu subtil. 



Infinity 278
© Andreas Luethi, 170 x 100 cm


D'autres fois, ces bandes de couleur inscrivent des courbes qui rompent l'ordonnancement de l'horizontalité. Ce sont des formes plus douces, plus enveloppantes ; elles respectent toutefois la transparence et le relief des inscriptions.



Infinity 220, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici




© Andreas Luethi

À propos de son travail

Je suis né le 23 mars 1961 à Frauenfeld (Suisse allemande), j'ai terminé mes études de médecine à Zürich et j'ai exercé en cabinet jusqu'en 2020. Je suis autodidacte et je fais de la peinture depuis environ 25 ans, de manière très intense ces sept dernières années. Je n'ai commencé à exposer mes créations qu'il y a 2 ou 3 ans seulement. 

J'ai essayé toutes les techniques, à commencer par la peinture expressive; j'ai même essayé de peindre avec mes pieds à la manière de Kazuo Shiraga. J'ai aussi fait du figuratif. Enfin, je me suis consacré à l'art abstrait et également à l'art conceptuel. 



L'atelier d'Andreas Luethi
© Andreas Luethi


Je voulais effectivement commencer une série de chiffres à partir du chiffre 1. J'en avais déjà prévu la conception lorsque j'ai découvert le travail de Roman Opalka, un peu par hasard. Son concept radical m'a tout de suite fasciné et j'ai finalement pris la décision de ne pas reprendre là où il avait commencé, mais de continuer ses rangées de chiffres. Contrairement à Opalka, ma motivation n'est pas la représentation du temps, mais plutôt de l'espace. En contemplant  cette rangée de chiffres, cela me rappelait ce que j'éprouvais lorsque, enfant, j'observais le ciel étoilé. Je voudrais provoquer cette sensation grandiose chez le spectateur devant mes tableaux. 


© Andreas Luethi

Pour pouvoir perpétuer ce concept, il faut sûrement une disposition psychique spéciale. J'ai la capacité de pouvoir me concentrer longtemps, sans pause, je parviens à alors à me laisser porter par mon travail. C'est une belle sensation que d'avoir une grande tâche à accomplir et de pouvoir s'y consacrer totalement.

Ma technique s'est modifiée. J'aimais beaucoup la peinture à l'huile et j'ai peint de nombreux tableaux en utilisant cette technique. J'ai aussi réalisé des tableaux à l'acrylique dans le cadre d'un projet intitulé "Infinity". Mes tableaux récents sont construits autrement. Contrairement à autrefois, je peins d'abord les chiffres en commençant par le bas, à gauche; puis je remonte vers le haut à droite. Ensuite, j'installe des rayures de couleur avec du pastel. Enfin, je recouvre le tout d'une couche d'acrylique. Cela donne des tableaux lumineux à partir d'un concept rigoureux et minimaliste.


© Andreas Luthi

Les rayures de couleur sont toujours justifiées à droite et à gauche du tableau, ce qui permet de les positionner aussi bien horizontalement que verticalement. Les différents détails peuvent être ainsi assemblés afin de composer un espace plus vaste de l'infini que je cherche à représenter. J'ai aussi dans l'idée de me lancer dans des formats plus petits de 30 par 40 cm, par exemple. 

J'ai été particulièrement influencé par Gerhart Richter, Jackson Pollock, Kazuo Shiraga, Georg Baselitz, Mark Rothko et On Kawara.

Traduit de l'allemand par Erika Gallon



© INews, avril 22

La biennale de Venise a été une belle expérience. J'ai appris qu'une progression dans l'art n'est possible que par des contacts personnels. Cela ne m'est pas très facile, mais je fais des efforts pour rendre mon art aussi accessible que possible à tous types de publics." 



© INews, avril 22


Quelques pistes



Infinity 238
© Andreas Luethi


La philosophie a emprunté la notion de l'infini – corrélative de la notion du fini – à la réflexion sur l'exercice de la connaissance, d'une part ; à l'expérience ou à la tradition religieuse, de l'autre. Ces deux sources déterminent la variété des significations qui s'attachent à cette notion, les problèmes qu'elle pose et l'évolution qu'elle subit au cours de l'histoire de la philosophie. Le terme même est un adjectif substantifié. Il désigne le propriété de certains contenus offerts à la pensée de s'étendre au-delà de toute limite. Il s'emploie donc d'abord là où la limite a un sens apparemment originel, il convient aux grandeurs extensives : à l'espace s'étendant à perte de vue au-delà du lieu habité ou contemplé ; au temps auquel l'heure toujours s'arrache ; à la série des nombres dont aucun n'est plus grand - quanta formant séries. 

Emmanuel Lévinas in Encyclopédie Universalis

Quanta : quantités discontinues

L'idée de l'infini se dégage du beau comme l'idée du beau se dégage de l'infini. La beauté, ce n'est pas autre chose que l'infini contenu dans son contour. 

Victor Hugo

L'homme est infiniment grand par rapport à l'infiniment petit et infiniment petit par rapport à l'infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro. 

Vladimir Jankélévitch



Infinity 235, 100 x 170 cm
© Galerie Reitz, Cologne
Image empruntée ici



L'infini dans les cieux

C'est une nuit d'été : nuit dont les vastes ailes

Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles ;

Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,

Permet à l'œil charmé d'en sonder l'infini ;

Nuit où le firmament, dépouillé de nuages, 

De ce livre de feu rouvre toutes les pages !

Sur les derniers sommets des monts, d'où le regard 

Dans un trouble horizon se répand au hasard, 

Je m'assied en silence, et laisse ma pensée

Flotter comme une mer où la lune est bercée.

Alphonse de Lamartine


La question du tout et du détail est une problématique récurrente dans l'histoire de l'art et la théorie des arts. Les différents domaines de l'art interrogent dans leur essence – même le cas et le rôle du détail au sein d'une œuvre d'art, et de connaître le rapport qu'entretient le détail au tout, à la totalité d'une peinture par exemple. Une œuvre d'art doit-elle nécessairement soustraire ses parties, ses détails pour créer un tout unifié ? Ou, est-ce qu'au contraire, le détail n'aurait-il pas une place aussi fondatrice pour l'observation, l'interprétation et le jugement d'une œuvre d'art que la totalité de l'œuvre en question ? 

Enfin, ne pourrait-on pas penser une œuvre d'art qui serait absolument faite de détails, de fragments ou de parties, sans que pour autant le tout ait une quelconque importance pour cette œuvre et pour le spectateur ? 

Première esquisse pour une esthétique du détail, Jonathan Daudey in Un philosophe

Pour lire l'intégralité de l'article, cliquez ici


Je pense que cette histoire du regard est aussi une dimension que devrait se donner l'histoire de l'art : faire une histoire du regard, avec toutes les pratiques qu'il implique, parce que le regard touche. Le regard touche les œuvres, et la preuve en est qu'on les a découpées, on les a repeintes, brûlées, etc., parce que le regard peut toucher et être touché. 

Daniel Arasse


© INews, avril 22


Un grand merci à Andreas Luethi de m'avoir autorisé à faire figurer les visuels qui illustrent ce billet de blog. Sa disponibilité et sa chaleureuse collaboration m'ont été précieuses. 

Je tiens également à remercier Erika Gallon pour la traduction du texte que m'a communiqué Andreas Luethi. 

vendredi 27 mai 2022

ROMAN OPALKA ET LE TEMPS QUI PASSE







Roman Opalka, image empruntée ici


Plus je m'enfonce dans ma vie

Plus je ne peux que constater
Qu'au vent léger de mes folies
Je n'ai pas vu le temps passer
Entre les draps de ma jeunesse
Quand je dormais à poings fermés
À l'horloge de mes faiblesses 
Je n'ai pas vu le temps passer.

Charles Aznavour

Pour écouter l'intégralité de la chanson, cliquez ici

Le passage du temps

Le temps passe, inéluctablement. Les romanciers, les poètes et les chanteurs mettent en mots les frôlements de l'aile du temps. On le sait bien, "avec le temps, va,  tout s'en va"... On aimerait bien suspendre le vol de ce fichu temps, en vain. Il se dérobe et nous échappe. On pense l'avoir apprivoisé et il se rappelle à nous dans le miroir de nos souvenirs évanouis. Le temps parfois cruel du passé ne cesse de revenir en reflux mémoriels. Les temps heureux soufflent un vent léger au gré des pages d'un album photo. Le temps des secrets enfouis remonte à la surface. Le temps qui reste, le temps qui manque, le temps des cerises,  l'air du temps qui justement n'en a pas l'air, la valse du temps qui a mis le temps, le temps des regrets, une brève histoire de recherche, autant en emporte le vent... 

Le passage du temps en peinture

Lorsqu'on s'interroge sur le passage du temps en peinture, on pense immédiatement à la formule Memento Mori, "Souviens-toi que tu dois mourir". Pas vraiment des rigolos les Romains, mais ils avaient vu juste comme le signale cette mosaïque rescapée de Pompéi. Elle a donc survécu au déferlement de la lave pour surgir hors du temps. 




"Cette mosaïque de la "maison des maçons" illustre la phrase "Memento Mori" : "Souviens-toi que tu es mortel !". Une tête de mort rappelle le destin ultime de l'homme. À gauche, les vêtements de pourpre (rouge) évoquent la richesse. À droite, les haillons font référence à la pauvreté : quelle que soit la condition des hommes, tous sont mortels. L'ensemble est soutenu et équilibré par l'équerre et le fil à plomb du maçon. 
Très fréquemment représenté dans la peinture, le motif du crâne humain invite à une méditation sur la mort."

© Bibliothèque nationale de France

La roue représente vraisemblablement la roue de la fortune. Ainsi le destin des hommes est fragile ; le bonheur est éphémère et peut laisser la place au désespoir en l'espace de quelques secondes. Quant au papillon, il signifierait l'envol de l'âme, à moins qu'il ne soit une figure symbolique de l'éternel retour en accompagnant le mouvement de la roue. 

Les Vanités sont un genre pictural particulièrement développé  au XVIIe siècle . Elles rassemblent des objets signifiants tels que le crâne, le sablier, la montre ou la flamme d'une chandelle sur le point de s'éteindre. Ces objets désignent le caractère éphémère et transitoire de la vie sur terre. C'est aux alentours de 1620 à Leyde, en Hollande que ces vanités se sont imposées sur la scène artistique. Elles ont ensuite été popularisées en Flandres et en France. 



Philippe de Champaigne, Vanité, huile sur bois, 1646



Roman Opalka, image empruntée ici

Un projet hors du commun



Image empruntée ici

Bon, il faudrait quand même que je vous explique pourquoi je me passionne pour l'œuvre de Roman Opalka. 

Roman Opalka est né le 17 août 1931 à Hocquincourt dans la Somme, de parents polonais. Son père était mineur comme de nombreux Polonais à cette époque. En raison de la crise économique en France en 1935, ses parents décident de retourner en Pologne. Ce retour au pays s'avère difficile car le père de Roman se retrouve au chômage. Il est mobilisé en 1939 suite à l'invasion de la Pologne par l'Allemagne d'Hitler. La famille sera internée dans un camp de travail en Allemagne pour toute la durée de la guerre. 
En 1945, la famille Opalka est libérée par les troupes américaines. Après un bref retour en France, elle s'installe à nouveau en Pologne dès 1946. Les Opalka subissent alors le joug du pouvoir communiste. 
Roman Opalka, âgé de 15 ans, suit une formation de lithographe avant de s'inscrire à l'École des Arts appliqués de Lödz, puis à l'Académie des Beaux-Arts de Varsovie. Jeune artiste doué, il ne tarde pas à se faire un nom sur la scène artistique polonaise et ensuite au plan international. Son travail est couronné par de nombreux prix, notamment en Italie. 
En 1975, il rencontre sa future épouse, Marie-Madeleine Gazeau et le couple s'installe définitivement en France en 1977, tout d'abord à Paris, puis dans le sud-ouest. 
En 2006, il restaure une ancienne grange dans le pays de la Loire et en fait son atelier. 
Les 5 dernières années de sa vie lui apportent une sérénité nouvelle. Il décède en 2011. 

Roman Opalka a conçu et mené à bien un projet colossal et vertigineux. 
C'est en 1965 qu'il décide de mener à bien une entreprise complètement folle. Alors qu'il attend son épouse, il lui vient l'idée de faire figurer le passage inéluctable du temps sur une toile. Ce défi commence donc en 1965 avec le chiffre 1 et doit se poursuivre à l'infini - l'infini étant interrompu par la mort de l'artiste. Sur des toiles de 196 x 135 cm, il inscrit la progression numérique. Il choisit un pinceau de taille 0 pour tracer des chiffres d'environ 5 mm de haut. Il commence à peindre ces chiffres en blanc sur une toile d'un gris foncé, presque noir. Cette première toile l'occupe 7 mois et s'achève par un séjour à l'hôpital pour des problèmes d'arythmie. 

Ce premier Détail, ainsi qu'il nomme chaque toile, le mène au nombre 35327.


Image empruntée ici

Tel Sisyphe, il enchaîne une nouvelle toile de même format. À partir de 1972, il ajoute 1% de blanc à chaque fond. Logiquement, en 2008, il finit par peindre en blanc sur blanc. C'est ce qu'il définit comme le "blanc mérité". 


Image empruntée ici


En guise de signature photographique, il réalise un portrait de lui-même en s'imposant le même cadre, vêtu de la même chemise blanche. Il mesure ainsi l'écoulement du temps sur son propre visage. Il reste impassible, les yeux fixés vers cet infini qu'il tente vainement de saisir. Il nous renvoie ainsi le miroir de nos propres interrogations sur la fuite du temps. La fixité de la pose contraste avec le tempo inexorable de ces chiffres alignés sur la toile.




Image empruntée ici


Image empruntée ici

 
À partir de 1968, il ajoute une couche au mille-feuille et enregistre sa voix tandis qu'il prononce en polonais les chiffres qui naissent sur la toile. 
L'infini s'achève le 6 août 2011. Cette œuvre unique a duré 46 ans et lorsqu'elle s'achève, l'artiste a fait figurer le chiffre 5 607 249. 


Image empruntée ici

Le travail de Roman Opalka n'est pas qu'une prouesse, c'est aussi un défi esthétique, une variation sur un même thème où la répétition joue une partition à la fois vaine et grandiose. De fait, cette œuvre est imprégnée d'une musicalité qui évoque le Boléro de Ravel ou les compositions hypnotiques de Philip Glass. Enfin, c'est une plongée dans le microcosme sur des toiles au format imposant. On songe alors aux Deux infinis de Blaise Pascal :

"Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'ou il est tiré, et l'infini où il est englouti."

Les Pensées, Blaise Pascal, 1670

Pour aller plus loin dans l'analyse



Image empruntée ici



"L'œuvre d'Opalka manifeste un ensemble de différentes formes d'épuisement.
La première est celle d'une tentative d'épuisement des chiffres et du temps. Opalka qualifiait son travail comme un document sur le temps ainsi que sa définition. En effet, ses toiles nous font ressentir les traces du temps. L'œuvre matérialise, dans son fond et dans sa forme, le temps passé à sa réalisation et le temps virtuel que nous passons à la lecture/contemplation. Cette tentative d'épuisement est évidemment toujours vaine, l'infinité de la progression numérique et du temps nous dépassera toujours. Cela se manifeste dans l'épuisement du corps de l'artiste. Les photographies nous montrent son visage vieillir, ses traits se creuser, le temps faisant son travail et l'amenant vers sa fin inéluctable. Cet épuisement est également celui de sa voix annonçant inlassablement les chiffres qu'il est en train de peindre. Face à lui, l'objet toile s'épuise également, exposé à la répétition du même procédé. Les toiles d'Opalka, peuvent d'ailleurs être vues, d'une certaine manière, comme la réalisation du désir cubiste de faire entrer la temporalité dans l'espace de la toile."

Archiver le présent, Allan Deneuville
Pour lire l'intégralité de l'article, cliquez ici

"Tout au long de cette œuvre, on peut identifier de nombreux éléments participant à une recherche d'exhaustivité. On y retrouve de manière évidente l'épuisement des données, en l'occurence, les nombres, dont la répétition quasi obsessionnelle se remarque aussitôt. Épuisement aussi d'un objet, la toile, qu'il sature et exploite de manière systématique. Épuisement d'une situation, la pratique artistique elle-même, extrêmement codifiée et circonscrite à un programme, à un ordre, à des techniques bien précises, impliquant un investissement de temps monumental. Aussi et surtout, plus que tout autre, un épuisement du temps. L'immense travail de numération qu'effectue Opalka, résultat de sa "recherche d'une idée artistique qui vaille la peine d'être accomplie", sa "raison de vivre", c'est avant tout le désir de retranscrire dans la toile un temps irréversible : "Le temps dans sa durée et dans sa création et le temps dans notre effacement, être à la fois vivant et toujours devant la mort". 

Archiver le présent, Laurence Bouthillier
Pour lire l'intégralité de l'article, cliquez ici


Du latin tempus : "moment", "période", "époque". Le temps désigne une période qui s'écoule entre deux événements. Il se caractérise par le changement (et c'est pourquoi Platon le définit comme une "image mobile de l'éternité") et l'irréversibilité (on ne peut pas remonter le temps, sauf dans la fiction – par exemple celle de La Machine à remonter le temps de H.G. Wells). Le temps est ainsi orienté (on parle de flèche du temps) : il vient du futur, passe par le présent et se perd dans le passé. La philosophie privilégie en général deux approches de la temporalité : d'une part, celle qui, comme chez Aristote, s'attache à connaître le temps, à le mesurer, à partir d'un raisonnement analogique fondé sur le mouvement cyclique des astres. On parle alors de temps cosmologique ; d'autre part, celle, privilégiée par Saint Augustin, qui cherche dans l'intériorité du sujet la cause de la conscience du temps, de la perception de la durée. On dira qu'on a affaire dans ce cas au temps psychologique. Le lien entre ces deux formes de temporalité est problématique. Kant fait du temps une forme a priori de l'intuition, tout phénomène apparaissant nécessairement dans le temps. Bergson conteste cette approche qui homogénéise le temps et l'espace, le rend chronométrable et manque sa dimension intensive et créatrice. Heidegger, lui, voit dans le temps une production de la conscience inquiète : l'homme, seul être capable d'anticiper sa propre mort, fait jaillir le temps sous la forme de trois extases : l'à-venir, l'avoir été, et le présent. Ricœur tente pour sa part de relier le temps cosmologique et le temps psychologique par le temps calendaire, qui permet de synchroniser les activités humaines. "

Philosophie magazine 
Article emprunté ici


Le temps du Jazz




Keith Jarrett reprend Les Feuilles mortes (Autumn leaves), 

Cliquez sur ce lien


Pour écouter Les chemins de la philosophie, émission animée par Adèle Van Reeth dont le titre est : Ce que le jazz fait au temps, cliquez ici

L'autoportrait en tant que signature


Pour finir, revenez aux autoportraits de Roman Opalka et cliquez sur ce lien.

Mon prochain billet de blog sera consacré à l'œuvre d'Andreas Luethi dont le projet Infinity est un hommage au travail de Roman Opalka. 


Andreas Luethi
Infinity - 233

L'éternel retour de Charles

Le temps qui va 
Le temps qui sommeille
Le temps sans joie
Le temps des merveilles 
Le temps d'un jour
Temps d'une seconde
Le temps qui court
Et celui qui gronde..."

Pour écouter l'intégralité de la chanson, cliquez ici


vendredi 1 avril 2022

TOM PHILLIPS, UN ARTISTE POLYMORPHE

Déjà tenté. Déjà échoué. Peu importe. Tentez à nouveau. Échouez à nouveau. Échouez mieux.  

Samuel Beckett, Worstward HO.



Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici

Le temps passe, les jours s'égrènent. Le fracas des armes et les bruits de bottes sont à nos portes. Mes petits dessins et autres assemblages me paraissent bien dérisoires. Ils me permettent toutefois d'échapper à ce monde pris de folie. 

De même, l'observation du travail de mes artistes préférés ou celui de ceux que je découvre et apprécie, m'apporte une parenthèse, un apaisement en ces temps troublés. 

Ainsi, l'œuvre de Tom Phillips me passionne et bouscule ma pratique. Il n'est malheureusement pas très connu en France, c'est vraiment dommage. Je vais donc vous le présenter et vous expliquer pourquoi cet artiste compte tellement pour moi. 


Portrait de l'artiste en puzzle


Tom Phillips, Autoportrait, huile, 30 x 27 cm, 2013

Image empruntée ici

L'autoportrait ci-dessus vous donne une idée du personnage. C'est un visage en morceaux, une sorte de puzzle fait de bric et de broc. Il faut de la patience et une certaine ténacité pour saisir le regard et reconnaitre les traits de l'artiste. C'est un visage-silhouette éclairé par des couleurs vives, un visage tragique et tourmenté en dépit de sa luminosité. En bas, à droite, un personnage étrange l'accompagne. Une tête de mort sur un corps d'enfant, un crâne au sourire balafré qui n'est pas sans rappeler les masques grimaçants de James Ensor ou d'Otto Dix. Les doigts de l'enfant à la tête de mort sont des griffes, les mains sont crispées sur son ventre en un geste d'auto-protection. Que signifie cette présence ? On n'ose avancer une interprétation par crainte d'imposer une lecture univoque et forcément biaisée. L'image projette la vie intérieure du peintre, mais elle est aussi révélatrice des interrogations et des angoisses du spectateur. En fait, la peinture se joue le plus souvent à trois entre le peintre, le sujet de la toile et le spectateur. 




Tom Phillips en 2017, capture d'écran, entretien enregistré par 
la Flowers Gallery, image empruntée ici. 

Traces biographiques

Tom Phillips est né à Londres en 1937. Il a été admis à  St Catherine's College à Oxford en 1954 où il a étudié la littérature anglaise. Parallèlement, il a suivi des cours de dessin à la Ruskin School of Art, une école d'art prestigieuse fondée en 1871 à Oxford par John Ruskin (1819-1900). En 1961, il a été l'élève de Frank Auerbach à la Camberwell School of Art de Londres. 
Il s'est tout d'abord consacré à l'enseignement. Entre 1965 et 1972, il a enseigné à la Bath Academy of Art, puis aux Colleges d'art d'Ipswich et de Wolverhampton. 
En 1965, The Artists International Association Gallery à Londres l'accueille pour sa toute première exposition personnelle. Elle sera suivie en 1970 par une exposition à l'Angela Flowers Gallery. C'est une période foisonnante et fructueuse pour le jeune artiste. Il se consacre d'ailleurs à la musique et compose des partitions interprétées par le pianiste John Tilbury. 



Un projet vertigineux

1966 est une année fondatrice. Lors d'une promenade dans Londres, il fait le pari avec un ami, le peintre américain Ron Kitaj, d'illustrer le premier livre d'occasion qui lui tombera sous la main pour la modique somme de 3 shillings. C'est ainsi que commence un projet qui va durer 50 ans à partir du roman de William Hurrell Mallock (1849-1923) intitulé A Human Document (1892). Non content d'illustrer le roman de Mallock, il en transforme le contenu et lui donne un nouveau titre, A Humument. En 1973, il en présente la toute première version à l'Institute of Contemporary Art à Londres. Il y aura 6 éditions, l'ultime révision sera publiée en 2016. 


Image empruntée ici




Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici



C'est en pliant une page que Tom Philips a fabriqué un nouveau titre pour cette œuvre unique. Ce titre ne fait pas sens et c'est, bien sûr, délibéré. On en retient la sonorité, le mystère que l'on percera peut-être à la lecture du roman. Chaque page est travaillée - on ne peut pas dire illustrée, car ce qui fait sens, c'est une part de non-sens. Dessins et collages couvrent les pages et se faufilent entre les lignes. Tom Phillips fait naître de nouveaux textes en utilisant des procédés variés afin de 
faire émerger des bribes de phrases qui constituent un nouveau récit dont le héros est Bill Toge, un personnage éminemment textuel. Ce nom provient vraisemblablement du mot "together". 


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici


Le travail de Tom Phillips requiert du lecteur une attention soutenue au détail tout en prenant en compte l'unicité de la page dont la dimension poétique est renforcée par des bulles graphiques.  

C'est ainsi qu'il décrit la genèse de son entreprise : 

Quand j'ai commencé à travailler sur ce livre à la fin 1966, j'ai simplement barré les mots indésirables avec un stylo et de l'encre. Et il est vite devenu évident qu'il était possible de renforcer l'unité du mot et de l'image, qui se trouveraient entrelacés comme dans une miniature médiévale. (...) La peinture (à l'aquarelle ou à la gouache) est ainsi devenue la technique de base avec des pages exécutées à la plume et à l'encre seulement, d'autres incluant l'utilisation de la machine à écrire et d'autres pages encore où j'ai réalisé des collages de fragments provenant d'autres parties du livre (car c'était devenu une règle de n'importer aucun matériel extérieur à l'ouvrage). 

Cité dans La mécanique du détail,  Michel Delville.
Source, voir site. 


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici



Tom Phillips s'est servi de plusieurs exemplaires du roman afin de réaliser la ré-écriture du texte-source. 
Chaque page retravaillée est un poème où surcharges, effacements, greffes, fenêtres textuelles forment un matériau inattendu et souvent subversif. 


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici


Je vous encourage à consulter son site ici. Vous y trouverez une mine d'informations et quantité de reproductions des pages retravaillées. En cliquant sur la rubrique "slideshow" , vous pourrez découvrir l'évolution de son travail en regard de la page originale. 




Tom Phillips, A Humument
Page 18, page originale
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Tom Phillips, A Humument
Page 18, version 1973
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Tom Phillips, A Humument
Page 18, version 1996
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Un artiste polymorphe

Ce qui caractérise le travail de Tom Phillips, c'est la variété de sa production. Il est peintre, collagiste, sculpteur, illustrateur, compositeur et collectionneur compulsif. Dans sa cuisine, il a stocké une collection de 50 000 cartes postales de la première moitié du 20e siècle. Il en a tiré un livre qui s'intitule, We Are The People. 



En tant que peintre-portraitiste, il est invité à la National Portrait Gallery en 1989. Il s'agit là d'une exposition "solo" comportant un ensemble de 160 portraits dont ceux des écrivains Iris Murdoch et Samuel Beckett. 


Tom Phillips
Dame Iris Murdoch, 1984-86
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Tom Phillips
Samuel Beckett, 1984



Il s'est lancé dans d'autres projets dont l'ampleur est des plus impressionnante. 20 sites n years est un voyage chronologique entrepris depuis 1973 à partir de 20 photos prises annuellement lors d'une même semaine aux mêmes emplacements situés dans un rayon d'environ 800m autour  de son atelier. Ce projet a donné lieu à un film réalisé par Jake Auerbach en 2016. 


Tom Phillips
Image empruntée ici



Au début des années 1980, Tom Phillips a relevé un autre défi de taille, la traduction et l'illustration de 34 chants de l'Enfer de Dante. Selon l'artiste, ces illustrations avaient pour objet de proposer un commentaire visuel de l'œuvre. Le prix Frances Williams Memorial Prize lui a été décerné pour cette réalisation en 1983. Il a ensuite collaboré avec Peter Greenaway dans le cadre d'une adaptation télévisée de son travail sur le poème de Dante. Ils ont remporté le Prix Italia en 1990. 


Tom Phillips
L'enfer de Dante
Frontispice
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Plus tard, Tom Phillips s'est vu confier de nombreuses commandes :  des tapisseries pour son ancien "college" à Oxford, des sculptures pour l'Imperial War Museum, des mosaïques pour le quartier de Peckham où il vit et travaille depuis toujours, des mémoriaux dans Westminster Cathedral et dans Wesminster Abbey. 

Insatiable découvreur, passionné d'art africain, il a organisé une exposition qui a eu un retentissement considérable, intitulée, Africa: The Art of a Continent, à la Royal Academy, et au Guggenheim Museum en 1995. 

D'ailleurs, en artiste généreux, il s'est impliqué dans de nombreuses fonctions administratives notamment à la National Portrait Gallery. Il intervient à la radio et à la télévision et ses commentaires lui assurent une large audience.  

En 2002, il a été promu au grade de Commander of the British Empire.  Durant ces années, il a été sollicité pour dispenser des cours à Oxford, là même où tout avait commencé pour lui. L'exceptionnelle qualité de son travail lui a valu d'être invité par l'université de Princeton entre 2005 et 2011. 

Ses œuvres sont exposées partout dans le monde. L'Ashmolean Museum à Oxford possède un ensemble important de ses dessins. 



Tom Phillips, A Humument
Ulysse
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Choix de textes


Tom Phillips, Auto-portrait
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La tentative de Phillips est d'essence encyclopédique. De là, les multiples références culturelles des tableaux : citations latines, poètes français, emblèmes à la Poliphile, histoire de la peinture, musique allemande ... À quoi s'ajoutent des commentaires politiques (Le Mur de Berlin, l'apartheid, ...). Mais il faut bien voir que références, citations, bribes de savoir, ne constituent nullement la signification des tableaux, mais seulement leur matériau. De même, le sens d'une encyclopédie n'est pas son contenu, mais son mode de classement et, éventuellement, ce qu'elle laisse filtrer. Si l'image envahit le texte (A Humument), inversement le texte est présent à l'intérieur de l'image, dans ses marges, en introduction et en conclusion au catalogue. Il est donc clair que Phillips n'explique pas son œuvre, mais que celle-ci doit être considérée comme l'ensemble de l'image et de sa glose proliférante. 

Bourget, J.-L. (1976). Tom Phillips. Vie des arts, 20(82), 60–93
Lien ici.

Le présent essai s'inscrit dans le cadre d'un projet global visant à étudier, dans la moindre de ses inflexions, A Humument, l'œuvre magistrale de l'artiste anglais Tom Phillips. Initié en 1966, ce livre d'artiste procède à une reprise et à un détournement systématique d'un ouvrage oublié et assez largement antérieur, un volumineux roman victorien intitulé A Human Document, publié en 1892 par un certain William H. Mallock.
La réappropriation à laquelle se livre Phillips s'avère singulière à plus d'un titre. Alors que d'autres œuvres obéissant  à première vue au même procédé se contentent en substance, de supprimer des mots au sein du texte-source, A Humument s'élabore, d'un bout à l'autre, sur le principe généralisé d'une suppression-adjonction. Du roman victorien originel, Phillips ne conserve bien souvent, page après page, que quelques mots, destinés à former un récit alternatif, une "histoire-sœur", mais l'auteur se livre moins, en la circonstance, à un effacement qu'à un recouvrement du texte-source.Sur chaque page du roman de Mallock, Phillips appose  en effet divers éléments iconiques (simples crayonnages, dessins, collages, peinture, fragments photographiques, etc.) plus ou moins épais ou opaques, qui fonctionnent comme caches vis-à-vis du texte traité. Chaque page de A Humument imbrique de la sorte le verbal et le visuel et s'offre ainsi, tout ensemble, comme un fragment poétique et comme un tableautin, en vertu d'une profonde mutation générique (du robuste roman victorien au livre d'artiste contemporain) et d'une hybridation érigée en principe moteur de l'œuvre. 

Revue Textimage
Les blessures de Mallock. Reprise, réduction et amputation dans A Humument de Tom Phillips, Livio Belloï et Michel Deville.
Lien ici.


(...) Le travail de Phillips correspond (...) à ce que l'historien de l'art (Daniel Arasse) décrit comme l'"opération détaillante), une démarche active par laquelle le (ré) écrivain engage le regard du lecteur dans un processus de déchiffrage hautement paradoxal, en ce qu'il s'avère à la fois analytique (le lecteur cherche des indices) et synthétique (il doit considérer la page comme un tout, indépendamment des pratiques de lecture linéaire conventionnelles, avant d'en détacher les parties). Dans A Humument, cette stratégie particulière de lecture est bien sûr "orchestrée" (les références à la musique abondent dans les poèmes de Phillips) par les "fenêtres" qui attirent immédiatement et inévitablement l'attention du lecteur sur le poème qui émerge de la narration. Cependant, de manière paradoxale, la plupart des lecteurs seront probablement tentés de "relire" les parties effacées du texte-source afin de satisfaire leur curiosité. (...) 

La mécanique du détail,  Michel Delville.
Source, voir site. 



Bartlebooth, en d'autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d'un projet unique dont la nécessité arbitraire n'aurait d'autre fin qu'elle-même. 
Cette idée lui vient alors qu'il avait vingt ans.  ce fut d'abord une idée vague, une question qui se posait - que faire ? - une réponse qui s'esquissait : rien. L'argent, le pouvoir, l'art, les femmes, n'intéressaient pas Bartlebooth. Ni la science, ni même le jeu. Tout au plus les cravates et les chevaux ou, si l'on préfère, imprécise et palpitante sous ces illustrations futiles (encore que des milliers de personnes ordonnent efficacement leur vie autour de leurs cravates et un nombre bien plus grand encore autour de leurs chevaux du dimanche), une certaine idée de la perfection. 
Elle se développa dans les mois, dans les années qui suivirent (...)
(... ) Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s'initierait à l'art de l'aquarelle. 
Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d'une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 x 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu'une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artiste spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.
Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l'ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d'un puzzle tous les quinze jours. À mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines seraient "retexturées" de manière à ce qu'on puisse les décoller de leur support, transportées à l'endroit même où - vingt ans auparavant - elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d'où ne ressortirait qu'une feuille de papier Whatman, intacte et vierge. 
Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur. 

Georges Pérec, La vie mode d'emploi, chapitre 26, Hachette, 1978. 


Tom Phillips, In The Days that Remain, 2012
Waste not the remains of the day