UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


lundi 25 juillet 2022

YOELLA RAZILI, UNE POÉTIQUE DE LA CONSTRUCTION






© Yoella Razili
Shade of blue

"Pour survivre, il faut raconter des histoires". Umberto Eco


Les cigales chantent, c'est un été de fournaise, la rumeur de la ville fait monter la température, un ciel de loupe pèse de tout son poids. 

Aurez-vous le temps, l'envie, de lire ce billet de blog ? J'écris ces textes et à chaque fois, je me demande qui les lira et dans quelles conditions. À la volée, sur l'écran d'un téléphone ? Le soir, en triant vos mails ?  Ou bien, finiront-ils leur carrière dans la poubelle en bas, à droite de votre écran sans même avoir été lus... C'est la loi du genre, il faut l'accepter. 

J'aime passer un bon moment à chercher des images et des mots dignes des artistes qui me touchent. Le partage est une bouteille à la mer, c'est en soi un voyage bien poétique. 

Il est temps pour moi d'aborder de nouvelles contrées et de vous inviter à découvrir l'œuvre de Yoella Razili. Elle est née en Israël ;  elle vit et travaille aux USA, à Los Angeles. 

Elle se situe dans le sillage de ce qu'on a appelé l'art pauvre dans les années 60. 

L'Arte povera


Alberto Burri, Sacking and Red, 1954
Pinterest
Image empruntée ici

Plus précisément, l'Arte povera, est une expression imaginée par l'historien et critique d'art italien, Germano Celant,  qui désigne un ensemble de pratiques artistiques nouvelles incluant des éléments disparates, des objets du quotidien destinés au rebut, des scories empruntées à la nature. L'Arte povera  s'oppose aux courants américains des années 60 et se situe en marge de la société de consommation. Les artistes de l'Arte povera sont des adeptes du recyclage qui privilégient la quête accidentelle, la matière éphémère, voire fragile, une approche "naturelle" de l'art, loin des compositions initiées aux États-Unis. Enfin, ils se défient de tout mercantilisme dans l'art.  



Michelangelo Pistoletto 
Vénus aux chiffons, 1967-1970
Turin, collection de l'artiste
Image empruntée ici


C'est à Turin, puis à Rome que l'Arte povera affirmera ses positions esthétiques lors d'expositions qui ont marqué l'histoire de l'art. Plus tard, à la fin des années 60, le mouvement adopte une dimension politique, voir révolutionnaire. Désormais, le mouvement est reconnu et célébré aussi bien au MoMa de New York, qu'à la Fondation Prada à Milan et lors de rétrospectives à Paris, entre autres.

Yoella Razili


© Yoella Razili


Mais revenons à Yoella Razili. Elle pratique un art non-figuratif, aussi appelé non-objectif. Elle maîtrise une vaste palette de techniques qui vont du recyclage d'objets trouvés lors de ses promenades quotidiennes à la construction de structures et au passage de la peinture. Elle est diplômée de l'Otis Art Institute, une école d'art et de design située à Los Angeles en Californie. 


Image empruntée ici


Elle a exposé ses œuvres dans de nombreux pays tels que les États-Unis, la France, Israel, l'Allemagne, entre autres. Adepte de l'Art pauvre, elle se réclame également du Minimalisme. Antoni Tàpies, Cy Tombly, Donald Judd et Richard Tuttle l'ont fortement influencée. 


Antoni Tàpies, Relief ocre sur rose, 1965

© Fondation Maeght

Le chant des sirènes et les allitérations des formes

 


© Yoella Razili
Yellow sculpture

Ce sont des constructions faites de bouts de bois assemblés où les couleurs jouent avec la matière. L'ensemble marie avec subtilité les forces de l'équilibre et celles du déséquilibre. Il y a toujours un accident quelque part qui captive le regard - une touche de couleur, un tasseau brisé, des ruptures dans l'ordonnancement poétique de la construction. Ce sont pour moi des messages empreints d'une poésie secrète et vibrante. J'y vois le chant des sirènes et j'entends les allitérations des formes. 


© Yoella Razili
Yellow painting



Des quêtes  et des accumulations

Ces éléments sont des vestiges ramassés dans la rue ou sur des chantiers. En tant que tels, ils appartiennent à la réalité. Ils sont usés, parfois souillés ; ils trimballent une histoire, un passé que l'on devine parfois et qui nous susurrent des mélodies mystérieuses à peine audibles. La quête de ces rebuts de la société de consommation raconte une autre histoire - celle de l'artiste qui sélectionne tel ou tel objet pour un projet qui n'a pas encore pris forme. Cela requiert une totale disponibilité et une capacité à se projeter dans un geste créatif. 


© Yoella Razili
White grid


Cette quête relève à la fois de l'accident et de l'instinct. Ces objets, morceaux épars, feuilles de papier abandonnées sur le trottoir, ont eu jadis une fonction précise et, grâce au talent de Yoella Razili, ils deviennent des œuvres d'art.  Ils ont une matérialité évidente et pourtant, ils appartiennent au monde de l'abstraction. La démarche de l'artiste s'apparente à l'alchimie. C'est un processus de purification qui ne vise pas une perfection formelle. C'est parfois à peine maladroit, inachevé : des traces, des rayures, des coups de scie animent la matière et lui donne vie. 


© Yoella Razili

Des structures

Ce ne sont ni des peintures ni des sculptures, un peu des deux, surtout des deux. Yoella Razili préfère les appeler des structures. Parfois accrochées aux murs, elles peuvent également reposer sur une sellette. Elle aime reprendre un travail momentanément achevé comme pour en conjurer la finitude et prolonger son histoire. C'est une approche très dynamique, réfléchie et ludique. On perçoit un appétit de vie dans ce travail captivant qui nous réserve toujours des surprises au détour du chemin. Vous y trouverez en vain un message politique hormis une démarche résolument écologique dans une pratique constante du recyclage. 

Elle définit clairement sa démarche : "Ce qui m'intéresse, c'est de faire en sorte que l'inconnu devienne plus clair ou bien qu'une idée très précise aboutisse à quelque chose de diffus."



© Yoella Razili
Round structure

Une sophistication brute

Son travail récent est une sorte de sophistication brute, une harmonie obtenue grâce à une tension entre le lisse et le brut. Ainsi un "bleu Klein" minimaliste contraste avec les veines d'un bois dont l'usure est perceptible. 


© Yoella Razili
Dark Blue
Image empruntée ici

La rugosité du bois assoit la matérialité de l'œuvre, la peinture transfigure l'assemblage. C'est particulièrement visible dans le cadre des constructions. L'idée même de construire à partir d'éléments hétéroclites est une démarche artistique essentielle. Des morceaux de "rien" deviennent un "tout" harmonieux et structuré. Les éléments se croisent et se superposent en ménageant des ouvertures. Les surfaces ne sont pas poncées et des interstices sont visibles. Le bois brut introduit une matérialité différente et renvoie à une présence archaïque. Les formes créent des ombres et soulignent le relief de l'ensemble. 




© Yoella Razili
White box

Le motif de la boîte est récurrent dans le travail de l'artiste. Elle décline à sa façon le mythe de la boîte de Pandore. Evidence du contenant et mystère insondable du contenu. Les traces du temps sont visibles, appliquées à la va-vite. L'imperfection souffle la vie et les trouées laissent passer des messages inaudibles. Légèreté et solidité font naître une tension frémissante. L'art vit de mystère - il est essentiel de ne pas tout dire, de laisser l'imagination vagabonder à sa guise. 



© Yoella Razili
White box



La peinture blanche, parfois crémeuse, est appliquée irrégulièrement. La structure impose son volume en blocs superposés. Un détail, une blessure exercent un pouvoir magnétique ; une ligne alvéolée affiche une présence incongrue. Comment interpréter ce recours au blanc ? Le blanc est-il plus présent que ce qu'il laisse percevoir ? Autant d'interrogations qui sont laissées en suspens. L'interprétation appartient au "regardeur" qui projette ainsi ses obsessions et autres fantasmes. Par pudeur, je ne vous livrerai pas les pensées obsédantes qui m'assaillent trop souvent et que j'aimerais volontiers déposer à l'intérieur de cette boîte. Le problème, c'est qu'elle n'est pas totalement hermétique. 




© Yoella Razili
White box

Le passage par l'atelier

Entre le moment  de la collecte et celui de l'œuvre achevée, il y a le passage par le studio ou plus précisément l'atelier. 



© Yoella Razili

C'est une histoire complexe qui se construit. Il faut stocker, classer de sorte que ces joyaux trouvent leur place dans le processus de création. La forme s'impose au geste dans une édification qui procède souvent à tâtons. Le calibrage des œuvres n'est pas systématique - l'accident trouve toujours sa place, presque réservée. Le choix des couleurs est une phase essentielle pour que l'objet trouve une nouvelle fonction, compose une nouvelle histoire. Le composite devient harmonieux. Cela peut se faire par séries de formes et de couleurs. Des éléments incongrus peuvent surgir et exiger de se glisser dans les interstices entre deux tasseaux. C'est un bout d'histoire, une strate ténue. 



© Yoella Razili


© Yoella Razili


Ultime histoire ? 

L'accrochage des œuvres dans une galerie inscrit une histoire encore différente. C'est en fait le début d'une aventure sans fin... L'artiste dispose les œuvres en tenant compte de l'effet de symétrie, de la sérialité et de l'exemplarité de la construction. Les "structures" se font écho, engagent des conversations, se racontent des histoires qu'elles livrent à nos yeux et à notre perception du monde. On pourrait aisément prolonger le voyage jusqu'à la vente de l'œuvre, ultime séparation, mais cela est une autre histoire... à écrire un jour, peut-être ? 


Textes en regard



Yannis Kounellis
Untitled, 1968
Image empruntée ici


Arte povera

L'Arte povera célèbre un hymne à l'élément primaire, à l'élément banal, un hymne à la nature entendu à la façon des atomes de Démocrite, un hymne à l'homme.

Germano Celant

Les acteurs de Arte povera, refusant de se prêter au jeu de l'assignation d'une identité, c'est-à-dire de se laisser enfermer dans une définition, rejettent la qualification de mouvement, pour lui préférer celle d'attitude. Être un artiste Arte povera, c'est adopter un comportement qui consiste à défier l'industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla. Dans ce sens, Arte povera est une attitude socialement engagée sur le mode révolutionnaire. Ce refus de l'identification et cette position politique se manifestent par une activité artistique qui privilégie elle aussi le processus, autrement dit le geste créateur au détriment de l'objet fini. En somme, en condamnant aussi bien l'identité que l'objet, Arte povera prétend résister à toute tentative d'appropriation. C'est un art qui se veut foncièrement nomade, proprement insaisissable.

Arte povera ou la Guérilla comme stratégie de l'art, Centre Pompidou. 

Source, cliquez sur ce lien



Donald Judd, Untitled, 1972
© Tate, Image empruntée ici 


L'art minimal

S'inscrivant dans la continuité de l'esthétique édifiée par le critique d'art américain Clément Greensberg (1909-1994), l'art minimal et son alter ego l'art conceptuel peuvent être considérés comme les enfants illégitimes du Modernisme. Antérieur à l'avènement du phénomène conceptuel, l'art minimal voit le jour dans la première moitié des années 1960. il fait suite aux différentes expériences essentialistes qui ont marqué une abstraction américaine dont le processus d'épuration aboutit à un degré zéro de la pratique picturale. Ad Reinhardt, Frank Stella et Robert Ryman sont les artisans de cette recherche, faisant dire à Greenberg, qui en tire, malgré lui, les conséquences, qu'une "toile tendue ou clouée existe déjà en tant que tableau, sans pour autant être nécessairement un tableau réussi.". C'est à cet objet-tableau, selon eux culturellement conditionné, que vont s'en prendre les minimalistes. jugeant qu'un "espace réel est fondamentalement plus fort et plus spécifique que de la peinture sur une surface plane", leur chef de file, Donald Judd, va se faire le porte-parole d'une création renégociant aussi bien les présupposés de la peinture que de la sculpture traditionnelle. En optant pour la réalisation d'objets tridimensionnels qu'il qualifiera de spécifiques, cet artiste, rejoint par Carl Andre et Dan Flavin, ambitionne de décortiquer les paramètres circonscrivant les dits objets. "Forme, image, couleur et surface, nous dit Judd, sont une seule et même chose et ne sont pas séparées et dispersées". Fidèle au principe tautologique, énoncé par le peintre Frank Stella en 1964 ("ce que vous voyez est ce qui est à voir") Judd produira tout au long de sa carrière des objets dont la lisibilité (symétrie, sérialité, unicité, indivisibilité) et la visibilité du propos témoignent de cette exigence, fût-elle illusoire.

Encyclopédie Universalis, Erik Verhagen

Source, cliquez sur ce lien

L'œuvre

Attesté en français dès la première moitié du XIIe siècle, le terme "œuvre" prend ses lettres de noblesse en 1694, par son entrée au Dictionnaire de l'académie : il s'y définit comme "ce qui est fait, ce qui est produit par quelque agent, et qui subsiste après l'action. " Au côté des usages résolument religieux (œuvre de Dieu, du Salut) ou concrets (orfèvrerie, architecture) du terme, celui-ci peut s'appliquer encore aux productions de l'esprit, notamment la poésie ou la littérature et, dans un usage restreint, au "recueil de toutes les estampes d'un mesme Graveur". Si la notice originale ne fait aucune place à "l'œuvre d'art", elle évoque toutefois le "Chef d'œuvre" qui se définit comme "l'Ouvrage que font les Ouvriers, pour faire preuve de leur capacité dans le métier où ils se veulent passer Maistres. Il signifie Ouvrage parfait en quelque genre que ce puisse être". Peu de changements jusqu'à la 8e édition, en 1932. L'"œuvre" demeure le "Produit d'un travail manuel, d'une industrie". Mais à la citation de l'édition originale qui mentionnait le sens figuré de "productions de l'esprit" s'adjoint la précision suivante : "se dit aussi des Productions artistiques. une œuvre d'art. C'est une œuvre attribuée à Raphaël. les dernières œuvres de Beethoven." Si l'œuvre est, donc, par définition, un "ensemble d'actions accomplies par quelqu'un en vue de certain résultat ", une œuvre d'art devient, de son côté, une "œuvre où la mise en forme des matériaux, l'utilisation de la technique tendent à communiquer la vision personnelle de l'artiste en suscitant une émotion esthétique". 

Objets d'art, œuvres d'art, Muriel Verbeek-Boutin

Source : cliquez sur ce lien


Remerciements

Je tiens à remercier chaleureusement Yoella Razili d'avoir mis à ma disposition les visuels de son œuvre. 

Je la remercie également de son entière disponibilité. 


Le site de Yoella Razili




Pour aller plus avant dans votre découverte du travail de l'artiste, visitez son site. Vous pourrez également lire des articles en anglais sur son œuvre. 

Cliquez ici 




mercredi 22 juin 2022

ANDREAS LUETHI, SUR LES TRACES DE ROMAN OPALKA




Infinity 240, détail, 170 x 100 cm
©Andreas Luethi




L'infiniment petit et le détail

Ce billet de blog explore, une fois de plus, l'infiniment petit et ma passion pour le détail. Vous allez penser que je suis un obsessionnel et vous aurez  entièrement raison. Je suis irrésistiblement attiré par ce qui relève de la miniature. J'aime me lancer dans des projets fous qui requièrent une patience infinie. Et de la patience, j'en ai à revendre, même si je suis un impulsif - c'est vraisemblablement ma longue pratique du judo qui a nourri ma propension a réagir au quart de tour. À y regarder de plus près, le judo est un sport éminemment obsessionnel où la maîtrise des techniques impose de répéter sans cesse le même mouvement, le même déplacement. Enfin, c'est un art qui repose sur le détail, un mauvais placement de main peut vous envoyer au tapis. 

Bon, c'est bien beau tout ça, mais, en l'occurrence,  ce qui m'intéresse au plus haut point, c'est de vous présenter un artiste rare dont l'œuvre est absolument fascinante. 



© Galerie Reitz
Image empruntée ici

Un expérimentateur autodidacte

Andreas Luethi est un expérimentateur autodidacte au parcours inhabituel. Il a pratiqué la médecine pendant de longues années. L'art faisait partie de sa vie, mais c'était une sorte de toile de fond. Il aimait se rendre à des expositions, lire des livres d'art, regarder tant et plus. Il dit volontiers qu'il ne s'est pas investi dans l'art, mais que l'art a pris possession de lui. C'est ce qui explique le choix drastique qu'il a entrepris en abandonnant la médecine. C'est un jeune peintre de 61 ans qui, depuis qu'il a son propre atelier, à produit plus de 1000 œuvres. Cette boulimie est certainement liée à cette éclosion tardive. 


Sur les traces de Roman Opalka



Infinity 1, détail
30 x 30 cm
© Andreas Luethi


Andreas Luethi s'est donné pour tâche d'emboîter le pas de Roman Opalka. Ce n'est pas du plagiat, il le fait à sa manière en jouant sur les formes, les couleurs et les rythmes. Il y a un aspect ludique qui se démarque de l'entreprise d'Opalka, dont le vertige obsédant provoque une anxiété qui frôle l'insupportable, tant il est intimement lié à la fuite inexorable du temps.


Image empruntée ici



Infinity 216, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici



Infinity 217, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici

Andreas Luethi a très vite compris qu'il était inutile de recommencer le travail d'Opalka à partir du nombre 1. Il a donc décidé de continuer là où Opalka s'était arrêté. Il se démarque d'Opalka dans la mesure où il s'intéresse à une réalité physique constituée de couleurs et de formes. Il commence toujours en bas, à gauche de la toile pour remonter jusqu'à la droite dans un mouvement qui décrit l'évolution de l'homme et une forme de transcendance.



Infinity 233, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici


La recherche de la matière va de pair avec une approche théorique car ce travail est aussi une réflexion sur le concept d'infinité. Le tableau est en lui-même une illustration de ce concept. L'œuvre est ainsi inscrite dans un ensemble qui constitue une série dont l'objectif est de tendre constamment vers l'infini.  



Infinity 245, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici


L'infini

Ce concept, largement analysé en philosophie, est rarement abordé par le biais de la peinture. "Infini" est ce qui n'a pas de limite, pas de frontière, pas de délimitation. C'est ce qui ne comporte ni commencement ni fin. En s'arrimant au projet d'Opalka, Andreas Luethi, lance un défi à la notion de finitude car l'infini ne peut se concevoir en dehors du fini. Chaque toile, intitulée "Infini" porte en elle sa finitude, son terme. Le propos d'Opalka est d'explorer le temps, tandis que celui de Luethi est d'examiner l'espace et la matière. Le voyage vertical de la réalisation est une forme de transcendance qui mène vers un monde empreint de spiritualité. Tel Dieu, l'univers est infini. En définitive, le travail d'Andreas Luethi est une quête d'absolu. 



Infinity 235, 170 x 70 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici

Le détail



Infinity 233, détail
© Andreas Luethi


Souvent, lorsqu'il publie ses œuvres sur Instagram, Luethi propose des détails, des morceaux de son œuvre. Ces détails sont des parcelles d'infini dans lesquelles le regardeur est invité à se plonger. Le détail et l'œuvre dans son ensemble font partie d'un tout où toute narration est absente. Andreas Luethi ne cherche pas à nous raconter une histoire, mais cela n'interdit pas le jaillissement de l'émotion. Regarder un tableau de Luethi, c'est percevoir la vibration des couleurs, des formes, des traces et de la lumière. C'est une plongée dans la beauté d'un monde qui n'appartient qu'à lui. 



Infinity 253, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici

L'art des rayures

Des bandes plus larges apparaissent en filigrane. Elles animent la toile et lui donnent une profondeur magnétique. Elles s'apparentent à des rayures horizontales dans une tonalité plus soutenue. 

Elles peuvent surgir sur la toile en une sorte de tapis posé sur la surface d'un ensemble de rayures plus petites dont la géographie des nombres hésite entre le visible et l'invisible. 

Parfois, elles se croisent sur la toile et se superposent sans pourtant effacer les alignements de nombres. La superposition est à la fois effacement et révélation. Ces alignements sont parfois irréguliers, comme si le peintre avait été interrompu dans sa tâche. La matière rencontre ainsi la transparence dans un jeu subtil. 



Infinity 278
© Andreas Luethi, 170 x 100 cm


D'autres fois, ces bandes de couleur inscrivent des courbes qui rompent l'ordonnancement de l'horizontalité. Ce sont des formes plus douces, plus enveloppantes ; elles respectent toutefois la transparence et le relief des inscriptions.



Infinity 220, 170 x 100 cm
© Galerie Reitz, Cologne
image empruntée ici




© Andreas Luethi

À propos de son travail

Je suis né le 23 mars 1961 à Frauenfeld (Suisse allemande), j'ai terminé mes études de médecine à Zürich et j'ai exercé en cabinet jusqu'en 2020. Je suis autodidacte et je fais de la peinture depuis environ 25 ans, de manière très intense ces sept dernières années. Je n'ai commencé à exposer mes créations qu'il y a 2 ou 3 ans seulement. 

J'ai essayé toutes les techniques, à commencer par la peinture expressive; j'ai même essayé de peindre avec mes pieds à la manière de Kazuo Shiraga. J'ai aussi fait du figuratif. Enfin, je me suis consacré à l'art abstrait et également à l'art conceptuel. 



L'atelier d'Andreas Luethi
© Andreas Luethi


Je voulais effectivement commencer une série de chiffres à partir du chiffre 1. J'en avais déjà prévu la conception lorsque j'ai découvert le travail de Roman Opalka, un peu par hasard. Son concept radical m'a tout de suite fasciné et j'ai finalement pris la décision de ne pas reprendre là où il avait commencé, mais de continuer ses rangées de chiffres. Contrairement à Opalka, ma motivation n'est pas la représentation du temps, mais plutôt de l'espace. En contemplant  cette rangée de chiffres, cela me rappelait ce que j'éprouvais lorsque, enfant, j'observais le ciel étoilé. Je voudrais provoquer cette sensation grandiose chez le spectateur devant mes tableaux. 


© Andreas Luethi

Pour pouvoir perpétuer ce concept, il faut sûrement une disposition psychique spéciale. J'ai la capacité de pouvoir me concentrer longtemps, sans pause, je parviens à alors à me laisser porter par mon travail. C'est une belle sensation que d'avoir une grande tâche à accomplir et de pouvoir s'y consacrer totalement.

Ma technique s'est modifiée. J'aimais beaucoup la peinture à l'huile et j'ai peint de nombreux tableaux en utilisant cette technique. J'ai aussi réalisé des tableaux à l'acrylique dans le cadre d'un projet intitulé "Infinity". Mes tableaux récents sont construits autrement. Contrairement à autrefois, je peins d'abord les chiffres en commençant par le bas, à gauche; puis je remonte vers le haut à droite. Ensuite, j'installe des rayures de couleur avec du pastel. Enfin, je recouvre le tout d'une couche d'acrylique. Cela donne des tableaux lumineux à partir d'un concept rigoureux et minimaliste.


© Andreas Luthi

Les rayures de couleur sont toujours justifiées à droite et à gauche du tableau, ce qui permet de les positionner aussi bien horizontalement que verticalement. Les différents détails peuvent être ainsi assemblés afin de composer un espace plus vaste de l'infini que je cherche à représenter. J'ai aussi dans l'idée de me lancer dans des formats plus petits de 30 par 40 cm, par exemple. 

J'ai été particulièrement influencé par Gerhart Richter, Jackson Pollock, Kazuo Shiraga, Georg Baselitz, Mark Rothko et On Kawara.

Traduit de l'allemand par Erika Gallon



© INews, avril 22

La biennale de Venise a été une belle expérience. J'ai appris qu'une progression dans l'art n'est possible que par des contacts personnels. Cela ne m'est pas très facile, mais je fais des efforts pour rendre mon art aussi accessible que possible à tous types de publics." 



© INews, avril 22


Quelques pistes



Infinity 238
© Andreas Luethi


La philosophie a emprunté la notion de l'infini – corrélative de la notion du fini – à la réflexion sur l'exercice de la connaissance, d'une part ; à l'expérience ou à la tradition religieuse, de l'autre. Ces deux sources déterminent la variété des significations qui s'attachent à cette notion, les problèmes qu'elle pose et l'évolution qu'elle subit au cours de l'histoire de la philosophie. Le terme même est un adjectif substantifié. Il désigne le propriété de certains contenus offerts à la pensée de s'étendre au-delà de toute limite. Il s'emploie donc d'abord là où la limite a un sens apparemment originel, il convient aux grandeurs extensives : à l'espace s'étendant à perte de vue au-delà du lieu habité ou contemplé ; au temps auquel l'heure toujours s'arrache ; à la série des nombres dont aucun n'est plus grand - quanta formant séries. 

Emmanuel Lévinas in Encyclopédie Universalis

Quanta : quantités discontinues

L'idée de l'infini se dégage du beau comme l'idée du beau se dégage de l'infini. La beauté, ce n'est pas autre chose que l'infini contenu dans son contour. 

Victor Hugo

L'homme est infiniment grand par rapport à l'infiniment petit et infiniment petit par rapport à l'infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro. 

Vladimir Jankélévitch



Infinity 235, 100 x 170 cm
© Galerie Reitz, Cologne
Image empruntée ici



L'infini dans les cieux

C'est une nuit d'été : nuit dont les vastes ailes

Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles ;

Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,

Permet à l'œil charmé d'en sonder l'infini ;

Nuit où le firmament, dépouillé de nuages, 

De ce livre de feu rouvre toutes les pages !

Sur les derniers sommets des monts, d'où le regard 

Dans un trouble horizon se répand au hasard, 

Je m'assied en silence, et laisse ma pensée

Flotter comme une mer où la lune est bercée.

Alphonse de Lamartine


La question du tout et du détail est une problématique récurrente dans l'histoire de l'art et la théorie des arts. Les différents domaines de l'art interrogent dans leur essence – même le cas et le rôle du détail au sein d'une œuvre d'art, et de connaître le rapport qu'entretient le détail au tout, à la totalité d'une peinture par exemple. Une œuvre d'art doit-elle nécessairement soustraire ses parties, ses détails pour créer un tout unifié ? Ou, est-ce qu'au contraire, le détail n'aurait-il pas une place aussi fondatrice pour l'observation, l'interprétation et le jugement d'une œuvre d'art que la totalité de l'œuvre en question ? 

Enfin, ne pourrait-on pas penser une œuvre d'art qui serait absolument faite de détails, de fragments ou de parties, sans que pour autant le tout ait une quelconque importance pour cette œuvre et pour le spectateur ? 

Première esquisse pour une esthétique du détail, Jonathan Daudey in Un philosophe

Pour lire l'intégralité de l'article, cliquez ici


Je pense que cette histoire du regard est aussi une dimension que devrait se donner l'histoire de l'art : faire une histoire du regard, avec toutes les pratiques qu'il implique, parce que le regard touche. Le regard touche les œuvres, et la preuve en est qu'on les a découpées, on les a repeintes, brûlées, etc., parce que le regard peut toucher et être touché. 

Daniel Arasse


© INews, avril 22


Un grand merci à Andreas Luethi de m'avoir autorisé à faire figurer les visuels qui illustrent ce billet de blog. Sa disponibilité et sa chaleureuse collaboration m'ont été précieuses. 

Je tiens également à remercier Erika Gallon pour la traduction du texte que m'a communiqué Andreas Luethi.