UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


lundi 11 septembre 2017

PAUL CONTE À SAINT-PAUL DE VENCE






© Jacques Lefebvre-Linetzky, DR. 


Les couleurs de l'été balayées par la pluie
samedi 9 septembre 2017

La pluie battait le pavé, le ciel était bas et lourd, chacun se pressait sous l’abri précaire d’un parapluie. Les nuages étaient en pétard, le paysage était enveloppé d’une gaze ruisselante. C’était gris, c’était beau et inhabituel dans ce pays habituellement inondé de soleil. On ne se pressait pas uniquement pour éviter de se tremper, on se pressait pour deviser avec les lumineuses couleurs du monde imaginé par Paul Conte.



© Paul Conte, DR.


Un magicien, un chorégraphe, un enchanteur…

Du 9 septembre au 28 octobre 2017, à l’Espace Verdet,  Paul Conte présente une remarquable série d’œuvres sur papier. C’est un magicien, un chorégraphe, un enchanteur. Il nous promène dans l’espace et le temps. On est transporté dans un univers baroque plus romain que vénitien. Sa peinture est élévation, elle est répétition et symétrie. Elle est surtout la marque d’une intense liberté née de la maîtrise magistrale d’une technique savante et discrète.



© Paul Conte, DR

Des personnages surgissent, vêtus d'aquarelle et de gouache. Ils virevoltent, se rapprochent les uns des autres et s'étreignent. Il arrive même qu'ils s'affrontent dans de glorieux combats dont l'enjeu reste mystérieux. C'est une peinture aérienne au sens nietzschéen du terme. Il n'y a jamais rien de pesant dans l'utilisation de la matière, à la fois fluide et consistante. C'est une peinture que l'on respire et qui nous aide à vivre. Ces ballets chatoyants sont le meilleur remède aux coups de blues. 



© Paul Conte, DR. 

Dal balcone che guarda in giardino (Vue sur le jardin depuis le balcon), Les Noces de Figaro, Acte II, scène XI.

Les Noces de Figaro est un opéra en quatre actes de Wolfgang Amedeus Mozart (1756-1791). Il a été présenté pour la première fois au Burgtheater de Vienne (Autriche), le 1er mai 1786. Le livret de Lorenzo da Ponte (1749-1838) est adapté de la comédie de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, 1781.



Image empruntée ici

L’exposition rend hommage à l’opéra de Mozart et cela convient au travail de Paul Conte, fait presque exclusivement de théâtralité musicale. La peinture de Paul Conte, à l’instar de la musique exprime l’ineffable, elle nous transporte dans un monde que nous faisons nôtre, elle est un temple de rêverie où l’âme se perd pour mieux se retrouver.




M. le Maire de Saint-Paul de Vence, Joseph Le Chapelain, 
accueille Paul Conte
© Jacques Lefebvre-Linetzky




Paul Conte et Mme Nadine Gastaud, adjointe déléguée à la culture et au Patrimoine
© Jacques Lefebvre-Linetzky

Lors du vernissage, Paul Conte a amplement commenté son enthousiasme pour la musique et son goût pour la vie. Notre peintre est un gourmand qui savoure les bons moments que la vie peut nous apporter. Admirer un tableau de Paul Conte, c’est apprendre à mieux vivre, cela fait du bien et c’est bon à prendre en ces temps où le malheur s’acharne de toutes parts. Nulle facilité toutefois dans la démarche du peintre qui reste lucide et ne cède jamais à la mièvrerie. Nos sens sont sollicités, les références sont multiples et plus nous regardons, plus nous découvrons. Paul Conte fait de nous des découvreurs de l’ineffable.



Paul Conte raconte Mozart
© Jacques Lefebvre-Linetzky, DR. 


Laissons le maître s’exprimer…


Le geste et la parole
© Jacques Lefebvre-Linetzky, DR. 

« Vous souvenez-vous ? C’est un joli point de vue : ni trop haut, ni trop bas, idéal pour la vision cavalière et qui permet d’estimer nettement la perspective tout autant que le premier plan. Parfaitement calculé, précis et naturel, avec intelligence et raison.
De là, on peut tout voir … c’est un avantage, un privilège qui ne doit pas laisser indifférent, bien au contraire… Imaginez, si, par bonheur, nous avons de nouveau ces fameuses précieuses places, comme nous sentirons encore bien le rideau se lever et comment nous accorderons l’imaginaire à la représentation de la réalité : des anges, des combats… des combats d’anges, peut-être même ? Et des noces… et des cortèges… Oh, là,là !... Et, rappelez-vous comme l’endroit est confortable, un véritable poste d’observation, le luxe en plus : il offre l’agrément de pouvoir vibrer ardemment, d’un esprit attentif et serein…
Les actions brutales que nous y contemplerons délicieusement nous sont de toutes manières familières, et, meglio ancora, inoffensives, protégés que nous serons, non seulement par les solides balustres, mais aussi par la situation élevée… »

Paul Conte, 2017


Une peinture baroque revisitée



Saint Dominique et Saint François préservant le monde de la colère du Christ,
Pierre-Paul Rubens, 1618-1620
Image empruntée ici



L'origine du mot "baroque", appelé à une si grande fortune, doit être raisonnablement reconnue dans le mot portugais barroco, qui désigne la perle irrégulière, voisin du castillan berrucco, qui était lui-même entré dans la langue technique de la joaillerie au XVIe siècle. Les dictionnaires français (Furetière, 1690; Académie française, 1718) l'ont accueilli avec ce sens, mais, assez rapidement, celui, figuré, d'étrange et presque de choquant fut admis. 

Source: Encyclopaedia Universalis

L'art baroque naît dans les grandes villes d'Italie telles que Rome, Florence et Venise pour ensuite se développer dans toute l'Europe. Ce courant apparaît à la fin du 16e siècle et se poursuit au 17e siècle. Le baroque est une réaction contre l'art de la renaissance et s'appuie sur des principes dits classiques. Les représentations dans les tableaux s'inspirent des sujets de l'antiquité, mais aussi et surtout des thèmes religieux catholiques. La notion de mouvement y est dominante et les représentations sont monumentales, chargées de détails. 
Les tableaux sont faits de courbes et de mouvements. Les scènes représentées sont minutieusement détaillées avec des jeux d'ombre et de lumière. Les personnages sont immortalisés en plein mouvement, très expressifs autant par le geste que par le regard. Les couleurs sont chaudes, riches et toutes en contrastes pour donner du volume aux corps humains.

Source, cliquez ici


© Paul Conte, DR. 


L'art de Paul Conte reprend l'esthétique du baroque, mais il s'épanouit dans des formats beaucoup plus petits. La monumentalité est absente de la peinture de Paul Conte car il tient à établir une intimité avec le spectateur. On s'installe dans sa peinture, elle ne vient jamais submerger le "regardeur".
Ce qui lui assure une modernité vibrante d'énergie, c'est le recours à la suggestion grâce à une forme d'effacement de la matière. Ainsi la peinture de Paul Conte fait voyager notre imaginaire dans un inachevé en perpétuel devenir. 


Une municipalité qui sait choyer ses artistes



© Paul Conte, DR. 


L'exposition Dal balcone che guardia in giardino a lieu jusqu'au 28 octobre 2017 à l'Espace Verdet, place de l'Hospice, 06570 Saint-Paul de Vence.

Téléphone: 04 93 32 41 64
Du mardi au samedi 10h à 13h - 14h à 18h
Pour consulter le site de Saint-Paul de Vence, cliquez ici


© Paul Conte, DR.


Ne manquez pas  cette exposition présentée de manière sobre et chic dans une très jolie salle. Vous pourrez également vous promener et admirer le panorama depuis les remparts. Écarquillez vos yeux et laissez vous guider par vos émotions. 

Texte et mise en page: Jacques Lefebvre-Linetzky

















vendredi 12 mai 2017

BIBLIOTHÈQUES IMAGINAIRES






Rayonnages chez un bouquiniste
©Jacques Lefebvre - Linetzky

Rêveur de livres

Je suis un rêveur de livres. Souvent, je laisse mon regard vagabonder sur les étagères de ma bibliothèque. Mes livres m’accompagnent depuis longtemps - depuis toujours, il me semble. Ils ont le parfum du passé, ils sont les senteurs de ma jeunesse. Certains sont bien calés, d’autres sont un peu de guingois. Je les regarde et je rêve. Combien d’heures passées, combien de lectures avides ? J’aimerais relire certains, mais d’autres livres tapent à la porte et il m’est impossible de leur refuser l’entrée… La plupart sont en anglais, j’ai enseigné cette langue avec passion. Récemment, j’ai commencé à faire le tri, à faire le vide. Ils sont partis vers des contrées lointaines vivre une nouvelle vie et c’est bien ainsi. Il en reste suffisamment. Je les observe et il m’arrive souvent de me demander quel sera le dernier, le tout dernier que je lirai. Impossible de le savoir, bien sûr. Je ne me souviens plus du tout premier livre que j’ai lu, je ne me souviens plus des premiers mots que je suis parvenu à déchiffrer. On apprend à lire avant de savoir écrire.  Je ne sais pas non plus quel a été mon tout premier dessin, j’ai toujours été un grand « regardeur ». Trêve de vagabondages…

mardi 14 mars 2017

GUSTAV KLIMT, L'ALCHIMISTE DU REGARD

Un peintre populaire



Le baiser, 1908-1909, image empruntée ici

Gustav Klimt est un peintre « populaire » qui emporte l’adhésion. Il séduit, il fascine, il recouvre, il découvre. Il est lumineux et mystérieux. Il plaît à l’œil, il est « accessible ». Affiches, calendriers, mugs, crayons sont en vente dans les boutiques des musées. L’art de Klimt est à la portée de tous. Les expositions à la gloire du peintre autrichien rencontrent un succès considérable, ses œuvres battent régulièrement des records aux enchères, il est toujours d’actualité. Il parvient à être rare (sa production est limitée et de nombreuses œuvres ont été détruites), précieux et populaire. L’accessibilité de Klimt est un leurre car il est le peintre du mystère, un explorateur de nos désirs. Il célèbre la femme, c’est un voyeur, un voyant, un visionnaire. Il nous ouvre les yeux et habille ses toiles de mystère.


Un travailleur acharné à la personnalité secrète


Gustav Klimt, image empruntée ici

Travailleur infatigable, généreux, discret, d’une grande délicatesse. Un corps de bûcheron, un sourire franc, un grand appétit de vie – impossible de faire le décompte de ses conquêtes féminines. Un être complexe, secret, torturé.
"Je sais peindre et dessiner. C’est ce que je crois et quelques amis disent aussi qu’ils le croient. Mais je ne suis pas sûr que cela soit vrai. Seules deux choses sont certaines. Il n’existe pas d’autoportrait de moi. Je ne m’intéresse pas à ma propre personne en tant que « sujet de tableau », mais plutôt aux autres, surtout aux femmes, et encore plus à d’autres motifs. J’ai la conviction de n’être pas particulièrement intéressant en tant que personne et de ne présenter aucun trait remarquable. Je suis un peintre qui, jour après jour, peint du matin au soir – des personnages et des paysages, plus rarement des portraits."


Une histoire de regards
La frise Beethoven , 1902, (détail), image empruntée ici
La peinture est histoire de regard(s) et c’est aussi « une chose mentale ». Le peintre est un alchimiste du regard. Il transforme le réel et le convertit en or. Le peintre observe, regarde, engrange. Il voyage du modèle à la toile et de la toile au modèle. Le passage de l’un à l’autre est rapide, fugace – le geste se fait mémoire du regard et aussitôt il glisse vers un ailleurs. Le peintre est voyeur et voyant ; il nous offre sa vision, il devient visionnaire. Sur la toile les regards se croisent ou bien ils sont pris d’une rêverie mystérieuse dans une frontalité audacieuse. Le personnage sur la toile n’est plus le modèle, son regard est habité d’une émotion – c’est une offrande, un partage. Le regardeur, le spectateur est absorbé. Son regard épouse celui du personnage du tableau et rejoint celui du peintre. L’échange est à plusieurs dimensions. Après l’échange, il y a ensuite la mémoire de l’échange, la trace laissée par cette convergence de regards.


Un art érotique
Danaé, 1907, image empruntée ici
L’art de Klimt est un art érotique. Klimt peint les labyrinthes d’Éros et fait surgir le monde de Thanatos. Sous des ornements somptueux, il traque le désir, l’angoisse, la volupté et la mort. Il secoue la bienséance de façade de la société viennoise à l’instar de Freud. Freud et Klimt s’ignorent, mais ils ont un ami commun, Arthur Schnitzler, dont les écrits illustrent une même volonté de sonder les méandres de l’âme humaine.
Un portrait de légende
Le portrait d'Adèle Bloch-Bauer I, 1907, image empruntée ici
Le portrait d’Adèle Bloch-Bauer I (1907), est vraisemblablement le tableau le plus célèbre de Gustav Klimt. C’est la Mona Lisa du maître de la Sécession viennoise. Il a fallu trois mois d’un travail acharné pour accomplir cette œuvre d’exception faite d’or et de mystère. Ce portrait est un hommage aux mosaïques de la basilique Saint-Vital, à Ravenne, et notamment à celle représentant l’impératrice Théodora.
Le tableau est une commande de l’industriel Ferdinand Bloch-Bauer qui avait fait fortune dans le sucre et qui parrainait de nombreux artistes dont Klimt en particulier. Il existe deux portraits d’Adèle Bloch-Bauer, la version 2 a été achevée en 1912. On a répertorié 129 études pour le premier portrait d’Adèle qui a, en toute vraisemblance, été le modèle d’autres tableaux de Klimt.



Maria Altmann, image empruntée ici
Durant la Deuxième Guerre mondiale, les nazis se sont appropriés le tableau qui s’est trouvé ensuite « hébergé » au musée du Belvédère à Vienne jusqu’en 2006. Après une longue bataille judiciaire, le tableau, a été restitué à Maria Altmann, nièce du modèle et du commanditaire. On peut désormais l’admirer à la Neue Galerie de New York. Le combat de Maria Altmann a fait l’objet d’un livre, The Lady in Gold, Anne-Marie O’Connor (2012) et d’un film, Woman in Gold (La femme au tableau), Simon Curtis (2015) avec Helen Mirren dans le rôle de Maria Altmann.



Affiche du film, image empruntée ici
Une célébration

L’histoire du tableau est fascinante, à la mesure du magnétisme qu’exerce l’œuvre elle-même. Ce portrait est une célébration, une symphonie chromatique faite d’or et d’argent, une glorification du corps à la fois offert et dissimulé. Les motifs décoratifs répétés créent une surabondance vertigineuse où les éléments masculins et féminins s’affrontent et se font écho – triangles, rectangles, carrés, ovales fendus. Le visage, les épaules et les mains de la « dame » sont magnifiés par ce manteau d’or et d’argent. La délicatesse de la peau n’en est que plus sensuelle. Le regardeur est sous hypnose, incapable de se détacher de ce regard. Que regarde-t-elle ? Qui regarde-t-elle ? Le regard est songeur, presque intériorisé. Elle semble regarder au-delà de notre propre regard. Elle nous échappe, elle est hors de notre temps, hors du temps.



Le portrait d'Adèle Bloch-Bauer I, 1907, (détail)  image empruntée ici
Sa robe-carapace est un travail d’orfèvre constellé d’yeux au maquillage ouvragé. Ce sont des yeux égyptiens, des oudjats. Oudjat signifie « œil intact ». Dans la mythologie égyptienne, il symbolise la vision, la fécondité, la bonne santé. Il protège des blessures et des maladies. Il figure aussi sur la proue des navires afin de leur permettre d’éviter les écueils et d’arriver à bon port.



Le portrait d'Adèle Bloch-Bauer I, 1907, (détail)  image empruntée ici
Le vertige du regard

Le vertige du regard est représenté par des spirales qui semblent danser sur la toile. On remarque également la présence de masques où les yeux sont des spirales qui se rejoignent et s’entremêlent à l’infini. La spirale est une vrille en rondeurs, elle incarne l’union des motifs masculins et féminins. Elle se différencie du cercle ainsi que l’affirme Roland Barthes : « Le symbolisme de la spirale est opposé à celui du cercle ; le cercle est religieux, théologique ; la spirale, comme le cercle déporté à l'infini est dialectique : sur la spirale, les choses reviennent, mais à un autre niveau : il y a retour dans la différence, non-ressassement dans l'identité. La spirale règle la dialectique de l'ancien et du nouveau. »
l'Obvis et l'Obtus, Roland Barthes,  Le Seuil, 1992.



Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958, image empruntée ici
Saul Bass (1920-1996), lorsqu’il imagine le générique de Vertigo d’Alfred Hitchcock (1958), travaille la spirale du regard et nous entraîne dans un voyage vertigineux où sommeillent nos désirs et nos peurs les plus intimes.



Portrait d'Adèle Bloch-Bauer II, 1912, image empruntée ici

Le mystère Klimt

Alchimiste du regard, Klimt est souvent desservi par sa popularité, comme si la séduction de son art occultait la force de sa peinture nourrie de rigueur énigmatique, de surabondance et de simplicité, de sensualité vibrante et de chatoiements aux multiples effets.



Femme à la fourrure, 1916, image empruntée ici

Yves Kobry cerne avec justesse le mystère Klimt :

" L'œuvre de Klimt, clinquante et superficielle en apparence, est infiniment plus subtile et complexe qu'il n'y paraît. L'éclat de l'or a fini par obscurcir l'intelligence de l'œuvre, aussi souvent reproduite que peu étudiée, comme si la puissance de l'image anesthésiait l'analyse. Il reste à découvrir Klimt derrière le décor. Un artiste qui défie les classifications trop rigides et les interprétations hâtives. Une œuvre à la fois hédoniste et inquiète, flatteuse et provocatrice, contemporaine et intemporelle, réaliste et abstraite. Une peinture pétrie de références, qui recourt aux emprunts, aux citations, pour mieux les détourner et les juxtaposer dans une configuration entièrement nouvelle. Une peinture composite, allusive, ambiguë, énigmatique même, sous son apparente simplicité, aux antipodes d'une certaine forme univoque et cohérente de la modernité. Voilà sans doute pourquoi il fallut attendre si longtemps avant que la peinture de Klimt ne soit redécouverte, appréciée et comprise." 


Yves Kobry, Encyclopædia Universalis.



La vie et la mort, 1910-1915, image empruntée ici