UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


lundi 25 juillet 2022

YOELLA RAZILI, UNE POÉTIQUE DE LA CONSTRUCTION






© Yoella Razili
Shade of blue

"Pour survivre, il faut raconter des histoires". Umberto Eco


Les cigales chantent, c'est un été de fournaise, la rumeur de la ville fait monter la température, un ciel de loupe pèse de tout son poids. 

Aurez-vous le temps, l'envie, de lire ce billet de blog ? J'écris ces textes et à chaque fois, je me demande qui les lira et dans quelles conditions. À la volée, sur l'écran d'un téléphone ? Le soir, en triant vos mails ?  Ou bien, finiront-ils leur carrière dans la poubelle en bas, à droite de votre écran sans même avoir été lus... C'est la loi du genre, il faut l'accepter. 

J'aime passer un bon moment à chercher des images et des mots dignes des artistes qui me touchent. Le partage est une bouteille à la mer, c'est en soi un voyage bien poétique. 

Il est temps pour moi d'aborder de nouvelles contrées et de vous inviter à découvrir l'œuvre de Yoella Razili. Elle est née en Israël ;  elle vit et travaille aux USA, à Los Angeles. 

Elle se situe dans le sillage de ce qu'on a appelé l'art pauvre dans les années 60. 

L'Arte povera


Alberto Burri, Sacking and Red, 1954
Pinterest
Image empruntée ici

Plus précisément, l'Arte povera, est une expression imaginée par l'historien et critique d'art italien, Germano Celant,  qui désigne un ensemble de pratiques artistiques nouvelles incluant des éléments disparates, des objets du quotidien destinés au rebut, des scories empruntées à la nature. L'Arte povera  s'oppose aux courants américains des années 60 et se situe en marge de la société de consommation. Les artistes de l'Arte povera sont des adeptes du recyclage qui privilégient la quête accidentelle, la matière éphémère, voire fragile, une approche "naturelle" de l'art, loin des compositions initiées aux États-Unis. Enfin, ils se défient de tout mercantilisme dans l'art.  



Michelangelo Pistoletto 
Vénus aux chiffons, 1967-1970
Turin, collection de l'artiste
Image empruntée ici


C'est à Turin, puis à Rome que l'Arte povera affirmera ses positions esthétiques lors d'expositions qui ont marqué l'histoire de l'art. Plus tard, à la fin des années 60, le mouvement adopte une dimension politique, voir révolutionnaire. Désormais, le mouvement est reconnu et célébré aussi bien au MoMa de New York, qu'à la Fondation Prada à Milan et lors de rétrospectives à Paris, entre autres.

Yoella Razili


© Yoella Razili


Mais revenons à Yoella Razili. Elle pratique un art non-figuratif, aussi appelé non-objectif. Elle maîtrise une vaste palette de techniques qui vont du recyclage d'objets trouvés lors de ses promenades quotidiennes à la construction de structures et au passage de la peinture. Elle est diplômée de l'Otis Art Institute, une école d'art et de design située à Los Angeles en Californie. 


Image empruntée ici


Elle a exposé ses œuvres dans de nombreux pays tels que les États-Unis, la France, Israel, l'Allemagne, entre autres. Adepte de l'Art pauvre, elle se réclame également du Minimalisme. Antoni Tàpies, Cy Tombly, Donald Judd et Richard Tuttle l'ont fortement influencée. 


Antoni Tàpies, Relief ocre sur rose, 1965

© Fondation Maeght

Le chant des sirènes et les allitérations des formes

 


© Yoella Razili
Yellow sculpture

Ce sont des constructions faites de bouts de bois assemblés où les couleurs jouent avec la matière. L'ensemble marie avec subtilité les forces de l'équilibre et celles du déséquilibre. Il y a toujours un accident quelque part qui captive le regard - une touche de couleur, un tasseau brisé, des ruptures dans l'ordonnancement poétique de la construction. Ce sont pour moi des messages empreints d'une poésie secrète et vibrante. J'y vois le chant des sirènes et j'entends les allitérations des formes. 


© Yoella Razili
Yellow painting



Des quêtes  et des accumulations

Ces éléments sont des vestiges ramassés dans la rue ou sur des chantiers. En tant que tels, ils appartiennent à la réalité. Ils sont usés, parfois souillés ; ils trimballent une histoire, un passé que l'on devine parfois et qui nous susurrent des mélodies mystérieuses à peine audibles. La quête de ces rebuts de la société de consommation raconte une autre histoire - celle de l'artiste qui sélectionne tel ou tel objet pour un projet qui n'a pas encore pris forme. Cela requiert une totale disponibilité et une capacité à se projeter dans un geste créatif. 


© Yoella Razili
White grid


Cette quête relève à la fois de l'accident et de l'instinct. Ces objets, morceaux épars, feuilles de papier abandonnées sur le trottoir, ont eu jadis une fonction précise et, grâce au talent de Yoella Razili, ils deviennent des œuvres d'art.  Ils ont une matérialité évidente et pourtant, ils appartiennent au monde de l'abstraction. La démarche de l'artiste s'apparente à l'alchimie. C'est un processus de purification qui ne vise pas une perfection formelle. C'est parfois à peine maladroit, inachevé : des traces, des rayures, des coups de scie animent la matière et lui donne vie. 


© Yoella Razili

Des structures

Ce ne sont ni des peintures ni des sculptures, un peu des deux, surtout des deux. Yoella Razili préfère les appeler des structures. Parfois accrochées aux murs, elles peuvent également reposer sur une sellette. Elle aime reprendre un travail momentanément achevé comme pour en conjurer la finitude et prolonger son histoire. C'est une approche très dynamique, réfléchie et ludique. On perçoit un appétit de vie dans ce travail captivant qui nous réserve toujours des surprises au détour du chemin. Vous y trouverez en vain un message politique hormis une démarche résolument écologique dans une pratique constante du recyclage. 

Elle définit clairement sa démarche : "Ce qui m'intéresse, c'est de faire en sorte que l'inconnu devienne plus clair ou bien qu'une idée très précise aboutisse à quelque chose de diffus."



© Yoella Razili
Round structure

Une sophistication brute

Son travail récent est une sorte de sophistication brute, une harmonie obtenue grâce à une tension entre le lisse et le brut. Ainsi un "bleu Klein" minimaliste contraste avec les veines d'un bois dont l'usure est perceptible. 


© Yoella Razili
Dark Blue
Image empruntée ici

La rugosité du bois assoit la matérialité de l'œuvre, la peinture transfigure l'assemblage. C'est particulièrement visible dans le cadre des constructions. L'idée même de construire à partir d'éléments hétéroclites est une démarche artistique essentielle. Des morceaux de "rien" deviennent un "tout" harmonieux et structuré. Les éléments se croisent et se superposent en ménageant des ouvertures. Les surfaces ne sont pas poncées et des interstices sont visibles. Le bois brut introduit une matérialité différente et renvoie à une présence archaïque. Les formes créent des ombres et soulignent le relief de l'ensemble. 




© Yoella Razili
White box

Le motif de la boîte est récurrent dans le travail de l'artiste. Elle décline à sa façon le mythe de la boîte de Pandore. Evidence du contenant et mystère insondable du contenu. Les traces du temps sont visibles, appliquées à la va-vite. L'imperfection souffle la vie et les trouées laissent passer des messages inaudibles. Légèreté et solidité font naître une tension frémissante. L'art vit de mystère - il est essentiel de ne pas tout dire, de laisser l'imagination vagabonder à sa guise. 



© Yoella Razili
White box



La peinture blanche, parfois crémeuse, est appliquée irrégulièrement. La structure impose son volume en blocs superposés. Un détail, une blessure exercent un pouvoir magnétique ; une ligne alvéolée affiche une présence incongrue. Comment interpréter ce recours au blanc ? Le blanc est-il plus présent que ce qu'il laisse percevoir ? Autant d'interrogations qui sont laissées en suspens. L'interprétation appartient au "regardeur" qui projette ainsi ses obsessions et autres fantasmes. Par pudeur, je ne vous livrerai pas les pensées obsédantes qui m'assaillent trop souvent et que j'aimerais volontiers déposer à l'intérieur de cette boîte. Le problème, c'est qu'elle n'est pas totalement hermétique. 




© Yoella Razili
White box

Le passage par l'atelier

Entre le moment  de la collecte et celui de l'œuvre achevée, il y a le passage par le studio ou plus précisément l'atelier. 



© Yoella Razili

C'est une histoire complexe qui se construit. Il faut stocker, classer de sorte que ces joyaux trouvent leur place dans le processus de création. La forme s'impose au geste dans une édification qui procède souvent à tâtons. Le calibrage des œuvres n'est pas systématique - l'accident trouve toujours sa place, presque réservée. Le choix des couleurs est une phase essentielle pour que l'objet trouve une nouvelle fonction, compose une nouvelle histoire. Le composite devient harmonieux. Cela peut se faire par séries de formes et de couleurs. Des éléments incongrus peuvent surgir et exiger de se glisser dans les interstices entre deux tasseaux. C'est un bout d'histoire, une strate ténue. 



© Yoella Razili


© Yoella Razili


Ultime histoire ? 

L'accrochage des œuvres dans une galerie inscrit une histoire encore différente. C'est en fait le début d'une aventure sans fin... L'artiste dispose les œuvres en tenant compte de l'effet de symétrie, de la sérialité et de l'exemplarité de la construction. Les "structures" se font écho, engagent des conversations, se racontent des histoires qu'elles livrent à nos yeux et à notre perception du monde. On pourrait aisément prolonger le voyage jusqu'à la vente de l'œuvre, ultime séparation, mais cela est une autre histoire... à écrire un jour, peut-être ? 


Textes en regard



Yannis Kounellis
Untitled, 1968
Image empruntée ici


Arte povera

L'Arte povera célèbre un hymne à l'élément primaire, à l'élément banal, un hymne à la nature entendu à la façon des atomes de Démocrite, un hymne à l'homme.

Germano Celant

Les acteurs de Arte povera, refusant de se prêter au jeu de l'assignation d'une identité, c'est-à-dire de se laisser enfermer dans une définition, rejettent la qualification de mouvement, pour lui préférer celle d'attitude. Être un artiste Arte povera, c'est adopter un comportement qui consiste à défier l'industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla. Dans ce sens, Arte povera est une attitude socialement engagée sur le mode révolutionnaire. Ce refus de l'identification et cette position politique se manifestent par une activité artistique qui privilégie elle aussi le processus, autrement dit le geste créateur au détriment de l'objet fini. En somme, en condamnant aussi bien l'identité que l'objet, Arte povera prétend résister à toute tentative d'appropriation. C'est un art qui se veut foncièrement nomade, proprement insaisissable.

Arte povera ou la Guérilla comme stratégie de l'art, Centre Pompidou. 

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Donald Judd, Untitled, 1972
© Tate, Image empruntée ici 


L'art minimal

S'inscrivant dans la continuité de l'esthétique édifiée par le critique d'art américain Clément Greensberg (1909-1994), l'art minimal et son alter ego l'art conceptuel peuvent être considérés comme les enfants illégitimes du Modernisme. Antérieur à l'avènement du phénomène conceptuel, l'art minimal voit le jour dans la première moitié des années 1960. il fait suite aux différentes expériences essentialistes qui ont marqué une abstraction américaine dont le processus d'épuration aboutit à un degré zéro de la pratique picturale. Ad Reinhardt, Frank Stella et Robert Ryman sont les artisans de cette recherche, faisant dire à Greenberg, qui en tire, malgré lui, les conséquences, qu'une "toile tendue ou clouée existe déjà en tant que tableau, sans pour autant être nécessairement un tableau réussi.". C'est à cet objet-tableau, selon eux culturellement conditionné, que vont s'en prendre les minimalistes. jugeant qu'un "espace réel est fondamentalement plus fort et plus spécifique que de la peinture sur une surface plane", leur chef de file, Donald Judd, va se faire le porte-parole d'une création renégociant aussi bien les présupposés de la peinture que de la sculpture traditionnelle. En optant pour la réalisation d'objets tridimensionnels qu'il qualifiera de spécifiques, cet artiste, rejoint par Carl Andre et Dan Flavin, ambitionne de décortiquer les paramètres circonscrivant les dits objets. "Forme, image, couleur et surface, nous dit Judd, sont une seule et même chose et ne sont pas séparées et dispersées". Fidèle au principe tautologique, énoncé par le peintre Frank Stella en 1964 ("ce que vous voyez est ce qui est à voir") Judd produira tout au long de sa carrière des objets dont la lisibilité (symétrie, sérialité, unicité, indivisibilité) et la visibilité du propos témoignent de cette exigence, fût-elle illusoire.

Encyclopédie Universalis, Erik Verhagen

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L'œuvre

Attesté en français dès la première moitié du XIIe siècle, le terme "œuvre" prend ses lettres de noblesse en 1694, par son entrée au Dictionnaire de l'académie : il s'y définit comme "ce qui est fait, ce qui est produit par quelque agent, et qui subsiste après l'action. " Au côté des usages résolument religieux (œuvre de Dieu, du Salut) ou concrets (orfèvrerie, architecture) du terme, celui-ci peut s'appliquer encore aux productions de l'esprit, notamment la poésie ou la littérature et, dans un usage restreint, au "recueil de toutes les estampes d'un mesme Graveur". Si la notice originale ne fait aucune place à "l'œuvre d'art", elle évoque toutefois le "Chef d'œuvre" qui se définit comme "l'Ouvrage que font les Ouvriers, pour faire preuve de leur capacité dans le métier où ils se veulent passer Maistres. Il signifie Ouvrage parfait en quelque genre que ce puisse être". Peu de changements jusqu'à la 8e édition, en 1932. L'"œuvre" demeure le "Produit d'un travail manuel, d'une industrie". Mais à la citation de l'édition originale qui mentionnait le sens figuré de "productions de l'esprit" s'adjoint la précision suivante : "se dit aussi des Productions artistiques. une œuvre d'art. C'est une œuvre attribuée à Raphaël. les dernières œuvres de Beethoven." Si l'œuvre est, donc, par définition, un "ensemble d'actions accomplies par quelqu'un en vue de certain résultat ", une œuvre d'art devient, de son côté, une "œuvre où la mise en forme des matériaux, l'utilisation de la technique tendent à communiquer la vision personnelle de l'artiste en suscitant une émotion esthétique". 

Objets d'art, œuvres d'art, Muriel Verbeek-Boutin

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Remerciements

Je tiens à remercier chaleureusement Yoella Razili d'avoir mis à ma disposition les visuels de son œuvre. 

Je la remercie également de son entière disponibilité. 


Le site de Yoella Razili




Pour aller plus avant dans votre découverte du travail de l'artiste, visitez son site. Vous pourrez également lire des articles en anglais sur son œuvre. 

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