UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


vendredi 12 mars 2021

FRANCESCO DI LISA, L'ART DU COLLAGE ABSTRAIT


Francesco Di Lisa, collage (série black)
Image empruntée ici 

"On peut peindre avec ce qu’on voudra, avec des pipes, des timbres-poste, des cartes postales ou à jouer, des candélabres, des morceaux de toile cirée, des faux-cols, du papier peint, des journaux." 

Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913


Une brève et incomplète histoire du collage

Celles et ceux qui sont de fidèles lectrices et et lecteurs – désolé, je ne parviens pas à me faire à l'écriture inclusive – connaissent mon goût immodéré pour l'art du collage. J'ai déjà consacré un billet de blog à celui dont j'admire énormément le travail, Eugène Fidler (1910-1990). Si vous vous promenez sur la Toile, vous constaterez qu'il figure sous la dénomination de peintre-collagiste. Il était l'un et l'autre, l'un avec l'autre, l'un ou l'autre. Sous ses doigts, le collage devenait peinture sans pour autant effacer la magie du support ou de l'apport originel – le papier journal, essentiellement, collé, gratté, recouvert d'encres avec un parfum de Klee au détour du chemin. 



Collage, Eugène Fidler (détail)

Pour lire le billet de blog consacré à Eugène Fidler
Eugène Fidler l'enchanteur
Cliquez ici

Le collage est une technique d'hybridation où l'effacement et la superposition se livrent l'un et l'autre à des jeux poétiques où viennent parfois poindre des messages écrits, mystérieux, incongrus, voire provocateurs ou chargés d'humour. 

Les historiens de l'art considèrent que le collage s'inscrit dans le courant artistique du cubisme. Ainsi, on s'accorde à penser qu'il s'agit d'une invention de Georges Braque (1882-1963) et de  Pablo Picasso (1881-1973) qui, dès 1912, utilisent des morceaux de papier collés pour créer un univers où la peinture est, soit reléguée au second plan, soit totalement absente



Coupe de fruits et verre, fusain, papier peint, gouache, papier, carton, George Braque, 1912



Nature morte à la chaise cannée, peinture et collage, Pablo Picasso, 1912

Image empruntée ici


Cette substitution inaugurale ouvrira la voie vers d'autres formes de représentations. Ainsi naîtront des oeuvres bi-dimensionnelles, des accumulations, des assemblages, des fragments grattés, déchirés, collés et recollés. Il s'agit essentiellement d'un art de la fragmentation inscrit dans la constitution d'une représentation cohérente. 



Le petit déjeuner, Juan Gris, gouache , huile et crayon sur papier collé sur toile, 1914

Image empruntée ici

C'est aussi un art ancré dans le temps - l'actualité y est présente, de même que le temps d'exécution qui, à l'origine, se devait d'être rapide. Enfin, c'est aussi un art fragile qu'il faut protéger des assauts de la lumière, par exemple. Le papier journal jauni peut devenir friable et l'œuvre se trouve ainsi régulièrement menacée. 

Par ailleurs, l'art du collage naît avec les débuts du cinématographe – une invention révolutionnaire quant à notre manière de percevoir le monde en 24 images par seconde. Il s'agit bien là de représenter le monde dans sa continuité  à partir des unités fragmentaires que sont les photogrammes. De surcroît, le cinéma invente la technique du montage pour créer des effets, des contrastes, des combinaisons d'images. Ainsi, on pourrait considérer que Georges Méliès (1861-1938) est un cinéaste-collagiste, génial inventeur du trucage. 



L'homme à la tête en caoutchouc, Georges Méliès, 1901

Bon, je ne vais pas jouer les cuistres et vous imposer un traité exhaustif sur le collage. Toutefois, je ne peux clore cette longue introduction sans mentionner le travail de Paul Klee dont on sait qu'il a eu recours à une variété infinie de techniques où collages de matières rehaussés à la peinture créaient un univers à la fois dense et aérien, propice au rêve et à la méditation. 
Vous trouverez sur le site du Zentrum Paul Klee, un paragraphe passionnant sur les supports textiles utilisés par Klee :


Homme marqué, Paul Klee, Huile et aquarelle sur gaze préparée sur carton, 1935
Image empruntée ici 


"Pour ses supports, Klee utilisait une extraordinaire variété de matériaux, l'éventail allant de différentes sortes de papier, carton, bois, jusqu'aux textiles les plus divers. Klee collait la toile, jute, soie, coton, gaze, mousseline, issus de mouchoirs, de tissu à chemise, de damas, de toile d'avion ou de schirting (un coton léger) sur un second support, plus grand. Celui-ci était fait d'un matériau rigide ou bien d'un tissu tendu sur un châssis. Le bord coloré du second support dépassait et renforçait l'effet de cadre. Les matériaux du support, collés les uns aux autres, étaient pour une part laissés en l'état ; l'artiste peignait directement dessus, sans apprêt. Quand il appliquait une couche d'apprêt, il jouait sur les différentes façons possibles de travailler la surface qui pouvait prendre l'aspect d'une couche fine, épaisse, lissée, pâteuse, rugueuse, griffée ou grattée. Que le fond soit apprêté ou non, Klee exploitait la structure du tissu pour façonner la surface."


Certains d'entre vous vont sûrement me reprocher de ne pas avoir mentionné les découpages de Matisse, les "champs de bataille" de Tàpies, les triturations de Jean Dubuffet... 

Francesco Di Lisa

Mais l'objet de ce billet de blog, c'est de vous faire découvrir le travail de Francesco Di Lisa, un artiste dont les collages explorent le monde de l'abstraction dans un agencement de formes géométriques où structures et couleurs expriment une poésie d'une grande rigueur méditative. 


© Francesco Di Lisa, Autoportrait

Francesco Di Lisa est né à Madrid en 1973 d'une mère espagnole et d'un père italien. Enfant, il a passé environ trois ans à Paris et il se rendait très souvent au musée du Louvre avec sa mère. C'est cette immersion fréquente dans le monde de l'art qui a formé son regard. Nul doute que ses fréquents allers et retours entre la France et l'Espagne lui ont également ouvert l'esprit et affiné sa sensibilité. 

La photographie

Francesco Di Lisa s'est tout d'abord consacré à la photographie en autodidacte. Il accorde beaucoup d'importance à ce mode d'expression. Son travail dans ce domaine révèle un intérêt particulier pour le monde urbain, la géométrie des formes, le contraste entre l'ombre et la lumière, le motif des grilles et des ouvertures, la linéarité et la répétition. 


© Francesco Di Lisa


© Francesco Di Lisa


© Francesco Di Lisa


© Francesco Di Lisa


Francesco Di Lisa, collage (série black)
Image empruntée ici

L'épure et la simplicité des formes

Concevoir des œuvres abstraites à partir de collages peut sembler incongru à première vue. Le collage, par essence, introduit des motifs, joue sur des rapprochements inattendus, triture la matière en la lissant ou en la froissant, fait surgir des messages écrits ou des personnages connus – c'est à la fois une hybridation et un foisonnement. 

Francesco Di Lisa traite le collage de manière totalement différente. Il cherche l'épure et la simplicité des formes. On perçoit dans son approche une forte influence du Bauhaus dont il admire la démarche. Ses œuvres semblent lisses, sans aspérité, sans relief, mais, à y regarder de plus près, on découvre avec quel soin il choisit le grain du papier ; combien il maîtrise les nuances des couleurs et sait varier les découpes du papier en laissant percer de minces filets lumineux. La forme s'impose alors au regardeur dans toute sa richesse et son intériorité. 

L'ensemble est certes rigoureux, mais il n'est jamais raide, figé dans une géométrie implacable. Le caractère hypnotique du travail de Francesco Di Lisa vient de son sens de la rupture entre équilibre et déséquilibre. Cette rupture est, par essence, dynamique dans un jeu savant d'horizontales, de parallèles et d'obliques. 

Francesco Di Lisa collage (série black)
Image empruntée ici

On retrouve la même rigueur syncopée dans ses collages à partir de feuilles de livres jaunis. Les mots émergent, parfois à demi effacés ou bien collés à l'envers. Certains fragments laissent apparaître une fine lisière à peine perceptible, d'autres sont à touche-touche tandis que d'autres encore sont franchement séparés de sorte qu'ils se détachent sur le fond noir. L'artiste n'abuse jamais de la superposition ; les découpes sont franches à l'aide d'une paire de ciseaux ou peut-être d'un cutter, mais en regardant attentivement, vous verrez qu'il lui arrive de découper un fragment délicatement à la main. L'effet obtenu est celui d'une sculpture bi-dimensionnelle aux vibrations multiples. 

La loi des séries

En vous rendant sur le site de Francesco Di Lisa, vous constaterez  qu'il regroupe ses collages en séries : grey, black, natural. La série n'est pas en elle-même une forme d'expression répétitive. Songez au travail de Claude Monet, repris d'ailleurs par Roy Lichtenstein. 



La cathédrale de Rouen, Claude Monet, 
série de trente tableaux réalisés de 1892 à 1894 
image empruntée ici


La cathédrale de Rouen vue par  
Roy Lichtentstein en 1969
image empruntée ici


La série incarne la similitude et la différence. Plus qu'une répétition, c'est une déclinaison, une variation sur un même thème, une liberté inscrite dans la contrainte. Cette démarche est à la fois vertigineuse et obsessionnelle. Elle invite le regardeur à s'immerger dans le processus de création tout en maintenant une certaine distance analytique. C'est un jeu combinatoire qui repose sur la mobilité du regard qui embrasse la continuité d'un travail tout en s'attachant à des détails et des similitudes où toutes les permutations peuvent être envisagées. Là encore, j'y vois un rapport subtil avec le montage cinématographique très bien décrit par  Lev Koulechov (1899-1910) : 

"Théorisé dès 1921, l'effet Koulechov nous apprend que la compréhension d'une image est induite par celle(s) qui la précède(nt) et influe en retour sur la compréhension de celle(celle(s)-ci. Cette contamination sémantique modifie le sens de chaque photogramme. 
L'expérience: Ivan Mosjoukine est filmé en gros plan. Trois plans de cet acteur se succèdent, précédés de plans fixes sur une assiette de soupe, puis sur l'image d'une fillette allongée dans un cercueil, puis sur une beauté alanguie. Le spectateur lira la faim sur le visage de Mosjoukine, puis l'effroi ou la tristesse, enfin le désir. Pourtant le jeu de l'acteur semble rigoureusement le même."

Source : Académie de Montpellier, cliquez ici
Pour voir le film, cliquez ici

Ainsi, le travail de Francesco Di Lisa peut être vu comme une démarche de complétude optique où jamais il ne confond rigueur et rigidité tant on perçoit un goût pour l'inattendu et la fantaisie. 


© Francesco Di Lisa, Séries black, grey et natural


Francesco Di Lisa affectionne les formats moyens (essentiellement en 40 x 30 cm) sans jamais sacrifier à la notion d'espace. Son goût pour la géométrie des formes rapproche son travail de l'architecture et, bien sûr, de sa pratique de la photographie.  

© Francesco Di Lisa
source: Pinterest

© Francesco Di Lisa
source: Pinterest


Les techniques mixtes

Francesco Di Lisa excelle également dans la pratique des techniques mixtes qui mêlent collages et peinture sur panneau rigide, le plus souvent du masonite. Le masonite est un panneau de fibres dures de haute densité fabriqué à partir d'une mouture de bois pressée à chaud. On retrouve le même travail d'imbrication d'une composition vibrante et solide sur des panneaux d'environ 30 x 30 cm. 

© Francesco Di Lisa, technique mixte
Image empruntée ici

© Francesco Di Lisa, technique mixte
Image empruntée ici


Une imagination en mouvement

Le site de Francesco Di Lisa est un modèle du genre. On y trouve non seulement ses travaux de collages et de techniques mixtes, mais également une série tout aussi rigoureuse de panneaux peints le plus souvent à l'acrylique.
 

© Francesco Di Lisa
Image empruntée ici

Plus surprenants encore sont ses projets à partir de matières diverses telles que la laine, la céramique, le bois ou même le fer. 



© Francesco Di Lisa, Wool
Image empruntée ici



© Francesco Di Lisa, ceramic, wood and iron
Image empruntée ici


Je vous invite donc à visiter le site de cet artiste à l'imagination foisonnante, ludique et non moins rigoureuse. Vous y ferez une magnifique promenade. 

Le site de Francesco Di Lisa, c'est ici.


Textes en regard


@ Francesco Di Lisa
Image empruntée ici

"L'image du collage relève d'une poétique du fragment. Son organisation procède par contraste et se développe sur un rythme harmonique. Elle se compose dans la représentation ou se dissout dans l'abstraction. L'image du collage réunit différents statuts de l'œuvre et fonctionne à partir de ses propres règles : elle ordonne la liberté des gestes. Son action s'élabore selon un dispositif conjuguant l'instinct et l'approche intellectuelle. (...)
Du collage à l'assemblage, le pas est vite fait : il mène à la sculpture par accumulation, même si la sculpture suit le mouvement inverse qui consiste à enlever. Collage et assemblage riment lorsque l'aplat prend du relief et que le profil de l'image devient bi-dimensionnel. Le collage fonctionne par addition mais aussi par soustraction; décollage, papiers déchirés – comme Wols et Rotella."

Le collage, une poétique du fragment, Matteo Bianchi , in L'esprit du collage, Pagine d'Arte, 2010. 

"Que nous enseigne la technique du collage? Celle-ci est contenue dans un double processus de déconstruction et de reconstruction. D'abord l'artiste sélectionne au cœur du réel un ensemble d'images ou de matériaux hétéroclites. Son regard capture les détails et est ravi par des formes. Alors la main, munie de ciseaux, découpe, détaille, prélève. S'accumulent les morceaux épars d'une réalité qui ne fait plus sens mais qui se recharge de potentialités nouvelles. Puis l'artiste contemple une nouvelle fois les formes trouvées que son regard va élire en trouvailles. Le choix s'opère, l'artiste s'empare d'un support et commence à assembler les pièces de ce puzzle sans modèle.Il met en rapport, il trouve les liens et s'enthousiasme des dissonances, il juxtapose et superpose, recouvre et découvre. La colle devient alors son outil, invisible toutefois dans le résultat final. Les bris du réel, arrachés à leur univers, sont insérés avec leur histoire, avec leurs propriétés originelles, dans une structure mouvante qui les reconfigure."

Le collage: expérimenter l'imprévisible, Véronique Mauron, in L'esprit du collage, Pagine d'Arte, 2010. 

"Lorsqu'on parle de série en art, on désigne soit un ensemble ordonné d'œuvres régies par un thème, support d'un problème plastique à résoudre, soit une multiplicité de figures plus ou moins équivalentes résultant d'un jeu combinatoire ou encore d'un traitement répétitif systématique. 
Donc, en premier lieu, il y a série chaque fois qu'un peintre exécute, à partir d'un modèle ou d'une même donnée formelle, une suite continue d'objets qui représentent dans leur succession un itinéraire progressif dans la recherche. Les nativités, les natures mortes dans leur répétition thématique concentrent toute l'attention sur les problèmes de forme, de couleur, de matière, jusqu'à n'apparaître que comme des prétextes ou comme des contraintes acceptées. On retrouve la même concentration thématique dans la gravure où les recherches effectuées d'un tirage à l'autre nous révèlent la véritable nature exercitive du travail artistique. Ainsi l'œuvre entier d'un peintre peut être considéré dans sa continuité systématique comme la production d'une ou de plusieurs séries de solutions apportées à des problèmes plastiques historiquement fort précis. La série des Montagne Sainte-Victoire, les Nymphéas de Claude Monet, les natures mortes cubistes (celles de Picasso, de Braque ou de Juan Gris) conduisent à méditer sur cette fascination du regard obsédé par un thème que le travail pictural fait disparaître par l'effet d'exercices formels de plus en plus déréalisants. C'est que le travail sériel contient le destin temporel de la vision : l'œil ne s'arrête pas arbitrairement sur un simple prétexte, il choisit l'objet sur lequel il va s'acharner, car la série a pour but de dénaturer et, à chaque moment de l'histoire, c'est une nouvelle idéologie de la nature à laquelle le peintre s'affronte. 
De ce point de vue, les arbres de Mondrian sont exemplaires: issus de la tradition romantique et du paysage néerlandais, ils se transforment en cortex d'encre noire, puis, dans l'horreur du vert, deviennent structures arborescentes et géométrie de la méditation." 

Marie-José Mondzain-Baudinet, Encyclopædia Universalis

Bibliographie sélective



L'esprit du collage
Matteo Bianchi & Véronique Mauron
Pagine d'Arte, 2010




Collage/collages
from cubism to New Dada
Catalogue de l'exposition GAM, Turin
Electa, 2007


Eugène Fidler - Terres Mêlées
Cathie Fidler, Éditions Ovadia, Nice, 2016




L'abstraction
Arnauld Pierre et Pascal Rousseau
Citadelles et Mazenod
à paraître le 6 avril 2021


Je tiens à remercier Francesco Di Lisa de m'avoir fourni les visuels qui illustrent ce billet de blog et de m'avoir transmis des informations sur son parcours et sa démarche artistique. 












dimanche 3 janvier 2021

HISTOIRE(S) DE BOÎTES

 "Un vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal de boîtes et de cartons." 

Gustave Flaubert, Un cœur simple, 1893. 





Flaubert, Barthes et "moi"... 

Cela fait pas mal de temps que je réfléchis à ce billet de blog destiné à saluer l'an nouveau. En fait, cette année, c'est beaucoup plus compliqué de s'imposer cette tâche. Vous aurez remarqué le poids de la contrainte dans cette entreprise jadis légère et souriante. Bref, on accueille l'an nouveau sur la pointe des pieds tandis que l'on enterre l'an vieux sans regret aucun. 

Vous vous demandez sûrement pourquoi j'ai cru bon de citer Flaubert. Je le sens, que dis-je, je le subodore, on va me traiter d'intellectuel. Cela me colle à la peau depuis tant d'années. C'est presque une insulte de nos jours. Je fais avec, pas le choix et puis, finalement, ça me convient. Donc, je reviens à Flaubert. Roland Barthes a consacré de nombreuses pages à cette phrase toute simple et il s'est intéressé tout particulièrement au "baromètre" comme signe du réel dans le monde de la fiction ainsi construit par notre Gustave. 

Loin de moi l'idée de me prendre pour Roland Barthes ou Gérard Genette. Le signe de la fiction qui ne cesse de me titiller, c'est l'accumulation de boîtes et de cartons telle qu'elle apparaît dans cette phrase. Disons, pour faire court, que les boîtes me fascinent. Rien de plus normal en ces temps festifs où nombre de cadeaux sont présentés dans des boîtes, elles-mêmes emballées dans du papier cadeau. Pour jouir du présent que l'on vous fait, il faut le dissimuler afin d'en retarder la découverte. Je sais que certaines et certains d'entre-vous auront l'esprit suffisamment bien placé pour avoir des pensées plus croustillantes encore. 

Ça me travaille depuis ma plus tendre enfance, cette histoire de contenant/contenu.

C'est évident, l'enfant rêve de ce qu'il n'a pas et cela alimente son imaginaire. Ensuite, l'adulte qu'il devient lui emboîte le pas. Faut-il y voir le désir d'un retour aux origines, dans le monde intra-utérin? L'idée est plutôt emballante. De la boîte à l'œuf, il n'y a qu'un pas... que la poule franchit allègrement.  Faudrait demander à Sigmund, ce qu'il en pense. 

J'ai comme l'impression que vous perdez le fil de ma pensée. Je vous rassure, moi aussi, je perds le fil de ma propre pensée. Je ne sais plus où donner de la tête et je me mets moi-même en boîte. Faut-il chercher des arguments dans une boîte à outils ou dans une boîte de nuit, à moins qu'il ne me faille farfouiller dans une quelconque boîte noire. La boîte aux lettres a mes faveurs, de même que la boîte à sel car elle n'en manque pas. Et, le comble du comble serait de loger dans une boîte une multitude de matriochkas




Cela ferait une sacrée mise en abyme digne des exégèses de notre Roland, cité plus haut. Je sens que mon humour commence à vous peser et je vais bientôt cesser de vous mettre en boîte, mais pas avant de vous avoir imposé une sentence particulièrement savoureuse de mon philosophe préféré, Pierre Dac :

"Directeur de pompes funèbres cherche personnel ayant le sens de l'humour, connaissant particulièrement la mise en boîte." 

Ma boîte à collages

Il y a quelques années, une amie sculpteuse (sculptrice), Myriam Franck, a demandé à des artistes de décorer des boîtes en carton afin de les vendre aux anchères au profit d'une œuvre caritative. J'ai fabriqué une boîte à collages dont toutes les faces ont été décorées. 


© Jacques Lefebvre-Linetzky, 2018


© Jacques Lefebvre-Linetzky, 2018

À l'intérieur, j'ai déposé huit collages. La boîte a trouvé acheteur, mais je n'ai jamais su qui avait été attiré par ma réalisation. J'en ai été un peu frustré, mais finalement, je m'en suis accommodé parce que c'était en quelque sorte une boîte à secrets. L'heureux propriétaire ne sait pas qu'il détient une sorte de machine Enigma que seul Alan Turing pourrait déchiffrer. En outre, vous aurez remarqué que j'ai imaginé des silhouettes féminines pour illustrer mon propos – je ne m'en suis pas rendu compte sur le moment, ce n'est que plus tard que j'ai compris que j'étais sous le charme de la boîte à musique de mon inconscient. 


La machine enigma, Image empruntée ici


C'est bien plus sophistiqué qu'un journal intime qui peut toujours être lu par hasard, par mégarde ou par curiosité. Ma boîte est quelque part, je ne sais pas qui la possède et je suis le seul à en posséder la clef. C'est grisant. 

La boîte de Pandore 


La boîte de Pandore, Charles Edward Perugini (1839-1918)
Image empruntée ici

En lecteurs ou lectrices affûté(e)s, je suis certain que vous avez suivi les méandres de ma pensée et que tel l'inspecteur, Bourrel, vous vous êtes exclamé :  "Bon Dieu ! Mais c'est bien sûr ! ; depuis le début, il pense à la boîte de Pandore."

Je vais donc vous rafraîchir la mémoire en faisant appel à l'Encyclopédie Universalis :

Personnage de la mythologie grecque. Hésiode, le premier, raconte l'histoire poétique de cette Éve des Grecs : la première femme fut fabriquée avec de la terre par Héphaïstos, douée de la vie par Athéna (ou Hermès), et parée par les dieux de l'Olympe de toutes les grâces et de tous les attraits, autant de dangereuses séductions.

Irrité contre Prométhée qui avait dérobé le feu du ciel, Zeus lui envoie Pandore comme épouse. Prométhée, méfiant, refuse de la recevoir. Mais son frère Épiméthée accepte Pandore, qui apporte avec elle une boîte mystérieuse. Épiméthée l'ouvre, à moins que ce ne soit Pandore elle-même, poussée par la curiosité : le coffret contenait tous les maux, qui se dispersent à travers le monde. Seule l'espérance reste au fond lorsque Pandore referme le couvercle.

La "boîte de Pandore" et "l'espérance restée au fond" sont l'objet de fréquentes allusions littéraires. Goethe écrivit en 1788 une suite à son Prométhée (œuvre dramatique inachevée) intitulée Pandora, allégorie lyrique où se retrouve bien le dualisme, propre à la pensée allemande, entre pensée et action. Prométhée y symbolise la réalité concrète et pratique ; Épiméthée, animé du souffle divin, s'unit à Pandore, la beauté pure : de cette union naissent tous les arts. 

Nicole Quentin-Maurer, Encyclopédie Universalis.

Ce mythe me semble particulièrement approprié aux temps incertains que nous vivons. Le vilain virus a été libéré de quelque boîte réelle ou imaginaire ; l'obscurantisme et le complotisme  se sont également répandus tel un poison. Il nous reste l'espérance, mais elle est enfermée au fond de la boîte, au fond du coffre ou de la jarre selon les représentations.

Le mythe de Pandore que l'on appelle également Pandora ne plaît pas beaucoup aux féministes dans la mesure où il perpétue le cliché de la femme fatale. C'est, de toute évidence, un fantasme masculin qui a fasciné de nombreux peintres, surtout durant l'époque victorienne en Angleterre. Ce fantasme a également alimenté la littérature gothique et s'est exporté aux États-Unis d'Amérique. La figure de la femme écarlate hante la société puritaine telle qu'elle est décrite par Nathaniel Hawthorne dans The Scarlet Letter (1850).



Pandora, Dante Gabriel Rossetti, 1871
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En 1871, le peintre préraphaélite, Dante Gabriel Rossetti, exprime sa totale fascination pour le mythe de Pandore. C'est un tableau d'une rousseur incandescente. Le vêtement de feu de la belle s'accorde avec les volutes qui se dégagent du coffre qu'elle tient dans ses mains. La lumière jaillit de son visage et de ses mains. Sa chevelure abondante signifie un non moins intense pouvoir de séduction – érotisme souverain qui brûle les yeux du regardeur que nous sommes. On ne sait pas ce qu'elle regarde, c'est un regard songeur - il est légèrement décalé dans un hors-champ troublant. Elle est dans un entre-deux, à mi-chemin entre le réel et l'irréel. Elle nous invite à deviner ses pensées dont nous savons pertinemment qu'elles sont impénétrables. C'est pervers et diaboliquement séduisant. Le mystère féminin tout entier, en somme. 


Pandora, John William Waterhouse (1849-1917), 1896 

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À la fin du 19ème siècle, en 1896, un autre peintre préraphaélite, John William Waterhouse, s'empare du même sujet et le traite de manière différente. L'arrière-plan est une forêt sombre éclairée par quelques trouées lumineuses et par un ruisseau en premier plan. La nature est toujours signifiante dans les tableaux préraphaélites. La forêt est le lieu de nos peurs ancestrales. La belle à l'épaule dénudée est agenouillée – est-elle en prière ?  Elle s'apprête à soulever le couvercle du coffre. La sensualité de la pose est évidente et suggère un moment d'extase attisé par l'intense curiosité. Le geste arrêté des mains évoque une attente, une respiration retenue, un désir à peine contenu.  La belle a les yeux baissés en direction de l'intérieur du coffre, mais peut-être sont-ils clos... Sa robe transparente semble être sur le point de glisser sur son corps, mais chacun sait que le glissement n'aura pas lieu.  Il faudra se satisfaire du spectacle de son épaule et de ses pieds. De même, on ne verra jamais ce que contient le coffre, hormis des volutes. Le coffre est beaucoup plus imposant que celui peint par Dante Gabriel Rossetti - sa magnificence va de pair avec la nocivité de son contenu. Cet arrêt sur image dans un monde à la fois tangible et irréel nous transporte dans l'intemporalité du récit mythologique. 




Psyché ouvrant la boîte dorée, John William Waterhouse, 1903
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Waterhouse reprend un dispositif analogue pour traiter le thème de l'ouverture d'une boîte. Cette-fois, il s'agit de Psyché ouvrant la boîte dorée. La belle découvre son épaule et laisse imaginer la nudité d'un corps harmonieux grâce à un drapé qui épouse ses formes. Elle est vue de profil, ce qui impose au regardeur une position de voyeur. La boîte est plus petite, mais elle laisse échapper des volutes mystérieuses. 

Psyché, dont le nom, en grec, signifie âme, n'a pas la réputation sulfureuse de Pandore. Le tableau de Waterhouse décrit un moment essentiel de la vie de Psyché. Alors qu'elle tente de reconquérir Éros, Aphrodite lui impose de nombreux travaux pour la mettre à l'épreuve. Ainsi, elle lui demande de déposer un fragment de la beauté de Perséphone dans une boîte dorée qu'il lui est interdit d'ouvrir. Psyché s'acquitte de sa tâche, mais, bien sûr, elle ne peut s'empêcher d'ouvrir la boîte, croyant pouvoir s'attirer les grâces d'Éros en utilisant la parcelle de la beauté de Perséphone. La belle aurait dû se méfier car elle est immédiatement plongée dans un coma profond, dont Éros la sauvera en la piquant de ses flèches. Éros obtient ensuite de Zeus la permission d'épouser Psyché. Et c'est ainsi que Psyché devint immortelle et que la déesse Aphrodite lui pardonna. Une bien belle histoire, non? 





Pandore, William Adolphe Bourguereau (1825-1905), 1890
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Revenons à Pandore. Le mythe a inspiré l'un de nos grands peintres académiques du 19ème siècle, William Adolphe Bourguereau (1825-1905). Influencé par Ingres, il n'a cessé de célébrer le corps féminin. En son temps, il a eu énormément de succès, notamment aux États-Unis. Sa peinture a été décriée par les Impressionnistes et c'est Salvador Dali qui l'a remise à l'honneur dans les années 1950. 
Cette Pandore date de 1890, les préraphaélites sont toujours appréciés et actifs en Angleterre. Bouguereau élimine l'arrière plan et privilégie le corps de la belle. Le coffre, qu'elle porte contre son sein droit, est une petite boîte au couvercle fermé. Rien ne laisse imaginer qu'elle pourrait être tentée de soulever le couvercle. Sa main gauche retient sa robe et l'empêche de glisser. Le magnifique drapé est de toute évidence un hommage à Ingres. Le travail du regard est troublant ; c'est une plongée dans l'inconscient de Pandore dont on devine qu'elle n'a pas encore pris sa décision, mais qu'elle ne saura résister à la tentation. 

Je vais clore ici cette enquête dont la saveur sensuelle aura, je l'espère, agrémenté ce début d'année où "le ciel pèse comme un couvercle". Encore une histoire de couvercle, pardonnez-moi. Vous pouvez, à votre guise, vous constituer votre propre galerie dédiée à Pandore. N'oubliez pas d'y inclure le très mystérieux tableau de Magritte... 


La boite de Pandore, René Magritte, 1951
Image empruntée ici

Pour vous aider à le décrypter voici ce qu'en dit le peintre lui-même :
"La présence de la rose à côté du promeneur signifie que l'homme, où que son destin le conduise, est toujours sous la protection d'un élément de beauté. Le peintre souhaite que cet homme se dirige vers le lieu le plus sublime de sa vie. L'éclat de la rose correspond à son rôle important : élément de beauté. L'approche de la nuit convient au recueillement, et le pont fait penser que quelque chose sera dépassé."

Un texte de référence

"Le sort réservé au mythe de Pandore par les sciences humaines est assez étonnant. Autant la psychologie - la psychanalyse en particulier - fait grand cas des mythes d'Œdipe, d'Electre et d'Antigone, autant elle reste à peu près silencieuse sur celui de Pandore. Et pourtant ! Pandore présente d'aussi somptueux attraits que les deux héroïnes précitées. Elle est l'image de la première femme, dans tout son éclat mais aussi dans toute sa puissance d'aveugler ; et elle est à l'origine d'un épanchement de fléaux et de misères. Beauté enveloppant le mal, elle ne pouvait que fasciner ceux qui s'occupent de sciences de l'homme. Or, bizarrement, ce mythe est souvent tenu à distance par les mythologues eux-mêmes, qui le placent rarement au premier rang des récits dignes d'intérêt. 
Pourquoi un tel oubli? C'est que le mythe de Pandore est compliqué; ou, du moins, ne présente pas à qui veut le comprendre une simplicité suffisante. Non seulement de nombreux personnages, divins et humains, mais aussi une histoire "embrouillée" : une tromperie humaine à l'égard des dieux (qui n'en sont pas si dupes) ; une vengeance divine ; une tromperie divine à l'égard des hommes ; et, pour finir, l'ouverture d'une mystérieuse jarre (ou boîte) remplie de désastres et de malheurs, sans que, pour autant, cette ouverture paraisse comme la transgression d'un interdit. De surcroît, on ne connaît pas exactement les motifs de qui a soulevé le couvercle de la fameuse boîte. 
Complexité de personnages et de situations, à quoi s'ajoute, quant au sens et à l'orientation à donner à ce mythe, une grande perplexité qui ne disparaît pas quand on consulte les spécialistes. Orientation si équivoque d'ailleurs, que la version "initiale" du mythe, proposée par Hésiode dans Les travaux et les jours a donné lieu, par la suite, à toutes sortes de variations. (...)
Même en ne retenant ici que la seule partie concernant Pandore (donc en laissant de côté l'histoire préalable de Prométhée) ce mythe reste durablement cassé en deux parties. La première est constituée par l'envoi sur terre de la femme confectionnée par la forge des dieux et envoyée à quelques mâles et, par leur biais, à tous les mâles ; la seconde tient au mode de diffusion des maux. C'est-à-dire que le mythe est traversé par deux grandes oppositions : d'une part, celle du bien et du mal, qui se décline en plaisir/douleur (ou déplaisir), et en vertu vice ; d'autre part, celle des deux sexes, les hommes jouissant d'une sorte  de prééminence archaïque d'existence sur les femmes ; et la figure de la femme n'existant que par son avènement éclatant dans un monde d'hommes dont elle va bouleverser l'organisation, sans toutefois provoquer délibérément ce désordre. Deux oppositions qu'il n'y a lieu de faire coïncider, si l'on se refuse à céder à une espèce de misogynie qui voudrait que le mal soit apparu avec la figure de la femme sur terre." 

Source: Pandore, Mythe exemplaire, pensée mythique et pensée conceptuelle, Jean-Pierre Clero. 

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Que cette année vous soit douce et fertile, chères lectrices et chers lecteurs.