UTILE À SAVOIR


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mercredi 7 septembre 2022

MES LIVRES ET MES BOîTES À SECRETS

Secrètes pensées, secrets écrits, secrets ouvrages



Chat et oiseau, Paul Klee, huile et encre sur enduit de plâtre, 
colle et peau de lapin, sur toile marouflée, 38 x 53 cm, 1928.

Ce tableau de Paul Klee me fascine. J'ai mis longtemps à comprendre pourquoi. J'aime les chats, j'en ai eu de nombreux qui ont surveillé d'un œil les monceaux de copies que je corrigeais inlassablement. L'autre œil faisait semblant de dormir. Mais mon intérêt se situe ailleurs, dans le hors-champ de mes pensées les plus secrètes. 

Le chat de Klee occupe tout l'espace de la toile. On ne peut échapper à sa présence magnétique. Ses yeux verts nous observent, comme s'ils étaient déterminés à nous posséder, à nous happer. Et puis, il y a l'oiseau, posé entre les deux yeux du chat. C'est un oiseau dont la couleur hésite entre le carmin et le rose soutenu. Le museau du chat est peint d'une couleur identique. C'est, bien sûr, délibéré. Le chat vient-il de croquer l'oiseau ou s'apprête-t-il à le faire ? Là est la question. C'est une histoire qui se joue à trois entre le peintre, le tableau et le regardeur. 

Toutefois, une autre piste s'offre à nous. S'agit-il du rêve du chat ? Le chat serait-il en analyse, bien installé sur le sofa de Sigmund ? Je pencherais plutôt pour cette option. Vous allez penser que je suis fêlé. À dire vrai, ce n'est pas faux. Attendez la suite. 

Bref, Paul Klee nous invite à pénétrer les pensées du chat. Nous avons accès à son for intérieur, nous sommes au cœur de son intimité. Son museau a d'ailleurs la forme d'un cœur. 

C'est habituellement une entreprise impossible. On ne peut avoir accès aux pensées intimes d'un être qu'il soit un animal ou un être humain. Vous me direz qu'on ne sait pas si les animaux ont un for intérieur et vous n'aurez pas tort, de toute évidence. 



Boîte à secrets, 19e siècle
Image empruntée ici

Notre for intérieur est une boîte à secrets que nous trimballons en toutes circonstances. Il nous arrive de verbaliser ces pensées par le truchement de l'écriture ou lors d'un entretien chez notre psy préféré(e). Et que dire des lapsus révélateurs...



© Shutterstock


L'écriture nous permet de mettre en mots ces pensées parfois inavouables et de les mettre bien à l'abri dans un journal intime. Ce journal intime n'est pas destiné à être lu par autrui, cela va de soi. Il y est le plus souvent question du quotidien, d'impressions, de sensations, de désirs et de questionnements divers. L'écriture sert également à circonvenir des crises, à les mesurer, à les mettre à distance. L'ensemble est cadenassé virtuellement ou réellement. C'est le plus souvent le domaine des adolescent(e)s qui luttent contre leur mal de vivre. 



Image empruntée ici


Que ces journaux intimes soient lus par une personne extérieure tient de l'effraction ou parfois, du simple hasard. Et si, à la fin des fins, ce n'était pas l'inéluctable destin du journal intime que d'être révélé ? Il y a une parenté entre le masque et le journal intime. Le masque dissimule, mais sa fonction véritable est de mettre au jour le visage de celui ou de celle qui le porte. 

Certains journaux intimes comportent des chaînes ou des serrures. Pourtant, chacun sait que ces serrures peuvent être facilement forcées et que ces chaînes peuvent être sectionnées. La fermeture est une invitation à la transgression. 





Guild Library Chained Book
© Pinterest

On ne peut nier la dimension autobiographique qui habite la tenue d'un journal intime. Ce sont des morceaux de vie, des éclairs de pensées, des petits riens qui sont d'une importance capitale au moment où on les écrits. 

Certains journaux, rédigés au jour le jour par des écrivains ou des artistes prestigieux, sont publiés. Ils sont donc exposés en pleine lumière. On songe à Stendhal, André Gide, Anne Frank, Virginia Woolf ou Anaïs Nin, entre autres. 

On écrit d'abord pour soi tout en s'adressant au lecteur. C'est exactement ce que fait Rousseau dans Les Confessions en affirmant une totale transparence. Toutefois, il faut bien se résoudre à accepter qu'il s'agit là d'une entreprise impossible. 



Image empruntée ici


Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme sera sera moi

Enfin, il ne faudrait pas assimiler le verrouillage des journaux intimes aux livres enchaînés des bibliothèques du Moyen Âge. Ces chaînes empêchaient le vol des livres de grande valeur tout en les rendant accessibles. 





La bibliothèque enchaînée de la 
Cathédrale d'Hereford, Royaume Uni
Images empruntées ici

Vous voyez, je me laisse emporter par ce sujet qui occupe mes pensées depuis si longtemps. Il n'est pourtant pas dans mon intention de vous imposer une thèse sur le sujet. 

Je terminerai donc avec un point qui me semble essentiel. Un secret est, par essence, toujours en mouvement.  On cache la poussière sous le tapis et on espère que, ni vu ni connu, elle restera sagement à l'écart des regards indiscrets. Il arrive même qu'on l'oublie totalement. 

On le sait bien, les secrets de famille ne restent jamais enfouis, il y a toujours quelqu'un pour les déterrer, les épousseter et faire remonter le cours de leur histoire. 


Mes livres à secrets


 
© JLL
© Bibliothèque Romain Gary, Ville de Nice

Cela fait quelques années que je malmène les vieux livres. J'ai bien conscience d'être un iconoclaste. C'est pourtant une manière de les célébrer en leur donnant une nouvelle vie. Je m'intéresse aux couvertures, aux pages où je me perds en dessins minutieux ; je découpe, je déchire, je décolle, je ponce,  je recolle... C'est un processus assez complexe que je vais vous décrire tout en gardant quelques secrets de fabrication.



© JLL


Le projet des Livres à secrets m'est venu assez récemment. Lors de mon exposition à la Bibliothèque Romain Gary, la responsable des lieux, Myriam Cauvin, a eu l'idée d'organiser une visite des archives "secrètes" de la bibliothèque. Nous avons pu y découvrir des volumes anciens sagement alignés sur des étagères. Fragiles, ils n'exposaient que leur tranche en très mauvais état. Ils montaient la garde et semblaient protéger quelque trésor inaccessible. C'était un spectacle captivant.




© JLL
© Bibliothèque Romain Gary, Ville de Nice



© JLL
© Bibliothèque Romain Gary, Ville de Nice



Le projet s'est installé doucement en moi, presque à mon corps défendant.  Petit à petit, il a pris forme, nourri par le souvenir de mon adolescence studieuse lorsque je hantais la salle de lecture de la bibliothèque Dubouchage



© JLL

J'aime flâner dans les allées du marché aux livres, Place de la Préfecture à Nice. J'y ai mes habitudes et j'y trouve toujours de quoi alimenter ma nature obsessionnelle. Je ne cherche pas des livres en bon état et je ne dépense pas plus de 10 € l'exemplaire. Immanquablement, je ressens une certaine fébrilité et il arrive même que des livres me chuchotent à l'oreille qu'ils aimeraient bien changer de vie et prendre un nouveau départ.  Je les rapporte chez moi et ils passent un bout de temps dans des boîtes à chaussures en attendant le jour de l'intervention, sous anesthésie générale, c'est évident. 



© JLL


Mes bricolages

J'utilise différents formats que je désosse plus ou moins complètement selon ma fantaisie. Il me reste alors la couverture et quelques pages. Ensuite, je comble les vides avec des pages cartonnées que je colle aux pages qui ont survécu à cette première opération. Les pages restantes sont également collées les unes aux autres. C'est un processus lent et minutieux. Il faut atteindre l'épaisseur idéale. Lorsque je procède au collage, je glisse un message dûment plié entre deux pages. Je ne garde aucune trace de ce message afin de l'oublier. Ce sont des impressions, des souvenirs, des interrogations, des rêves, des cauchemars, tout ce qui me vient plus ou moins spontanément à l'esprit. Cela ressemble au bric-à-brac que l'on dépose chez son psy. Ces messages sont enfermés, séquestrés, mis au cachot. Ce serait peine perdue de vouloir les déterrer car ils sont rendus illisibles par la colle. Enfin, j'ai recours à des ficelles de couleurs différentes pour assurer le "verrouillage" de l'ensemble. J'ai essayé le fil de fer, mais l'effet est moins satisfaisant car c'est un matériau qui n'épouse pas la surface du carton et qui le détériore. Il est en outre dépourvu de "vie" - trop lisse, sans aspérités. 




© JLL


© JLL


© JLL

Il s'agit davantage de ligotage que de ficelage. D'aucuns pensent que c'est plus ou moins la même chose. Pourtant, il me semble que la contrainte exercée par le ligotage est plus astreignante, plus vigoureuse et plus assertive.  

Les Japonais ont érigé le ligotage en œuvre d'art. L'Hjōjutsu consiste à ligoter un criminel à l'aide de cordes minutieusement choisies dans le cadre d'un rituel bien établi. En vogue à l'époque Sengoku (1580-1600), c'était une technique de torture très prisée. La contention devait être efficace et esthétique. Je vous épargnerai le bondage destiné à pimenter les jeux sexuels. 



Source Wikipedia
Image empruntée ici


Loin de moi l'idée de revendiquer une parenté avec ces pratiques, mais il m'a semblé intéressant de souligner l'extrême contrainte qu'impose un ligotage soigné.  

J'exerce donc une pression très forte afin que les "secrets" ne puissent s'échapper. J'aurais aimé inventer une machinerie compliquée qui se serait déclenchée à la moindre effraction, en hommage à Indiana Jones. J'ai aussi pensé à glisser une clef USB comportant l'intégralité des œuvres de Freud. Malheur à celle ou à celui qui tenterait d'ouvrir la dite clé qui s'auto-détruirait à la façon des vieilles cassettes du temps de Mission Impossible. J'aime bien délirer... 

Je dois avouer que parfois, je ne joue pas le jeu et que j'introduis des leurres. Certains volumes de comportent pas de message. Le regardeur ne le sait pas et il ne le saura jamais. 

Qu'adviendra-t-il de cette bibliothèque lorsque je me serai fait la malle ? Impossible de le savoir, peut-être finira-t-elle ses jours entre les mâchoires d'une benne à ordures ménagères. L'idée ne manque pas d'élégance, malgré tout. 

Alignés au garde-à-vous, entassés sur une étagère ou sur un banc de bois, ces livres nous défient du regard et suscitent notre fascination. Ils représentent la tentation de l'impossible. 





© JLL


La plupart du temps, j'ai choisi de peindre les couvertures en noir pour qu'ils ressemblent à des carnets noirs. Le noir sied au mystère, c'est bien connu.


© JLL


Des nuances de bleu

Récemment, j'ai opté pour d'autres couleurs. Le bleu "Klein" que l'on peut se procurer chez Ressource, est d'une beauté incomparable, surtout s'il est rehaussé par une peinture dorée. Le livre devient précieux, le carton prend des allures de métal. L'or provoque une sensation d'émerveillement, en ce qu'il suggère la splendeur des livres du Moyen Âge.



© JLL


© JLL


© JLL




Le rouge est une couleur archétypale

Ce sont les livres de la bibliothèque rouge et or qui me sont revenus en mémoire. 

Voici un extrait éclairant tiré de l'introduction à l'ouvrage de Michel Pastoureau, intitulé, Rouge :

Pour les sciences humaines, parler de "couleur rouge" est presque un pléonasme. Le rouge est la couleur archétypale, la première que l'homme a maîtrisée, fabriquée, reproduite, déclinée en différentes nuances, d'abord en peinture, plus tard en teinture. Cela lui a donné pour de longs millénaires la primauté sur toutes les autres couleurs. Cela explique aussi pourquoi dans de nombreuses langues un même mot peut signifier tout ensemble "rouge", "beau", "coloré". Même si aujourd'hui, en Occident, le bleu est de loin la couleur préférée, même si dans notre vie quotidienne la place du rouge est devenue discrète – du moins si on la compare à celle qui fut la sienne au Moyen Âge –, le rouge reste la couleur la plus forte, la plus remarquable, la plus riche d'horizons poétiques, oniriques ou symboliques. 

Rouge, Histoire d'une couleur, Michel Pastoureau, Éditions du Seuil, 2016. 




© JLL


© JLL



Des coffrets, des boîtes et des blocs de bois

Au fur et à mesure que je progressais dans ma recherche, je me suis intéressé aux coffrets qui protègent les livres d'art. C'était une rencontre magique entre l'objet-livre et la boîte à secrets. L'illustration s'est logiquement imposée à moi avec le même souci de ne donner aucune clef qui permettrait de décoder le message logé à l'intérieur. 

Les boîtes deviennent des sarcophages. Je ne me suis pas rendu compte immédiatement de la charge symbolique de cet enfermement que j'ai déjà abordé dans mon billet de blog consacré à la boîte de Pandore. Le billet de blog c'est ici

Le ligotage est, sans nul doute, une contrainte exercée sur l'objet. Elle est de surcroît, la manifestation d'une intention qui touche à l'intime du concepteur dont l'acte créatif est, malgré tout, une libération. 


 


© JLL


Les blocs de bois me fascinent tout autant et je les traite à la manière de mes livres. Ces blocs, d'une épaisseur de 4 cm, ne contiennent rien par la force des choses. Ils sont les gardiens des secrets. J'aime l'idée d'un dialogue muet entre ces sculptures énigmatiques et les livres-objets. 


© JLL



© JLL



Les Illustrations

Je n'illustre pas systématiquement la page de couverture de mes livres désossés. Et si je le fais, j'ai recours à des collages abstraits. Parfois je fais figurer un texte imprimé sur lequel j'interviens afin de le rendre illisible. Toute forme d'écriture se doit d'être brouillée. 



© JLL




© JLL


Au terme de ce périple 


Je suis arrivé au terme de ce périple et je vous sens frustrés, chères lectrices et chers lecteurs. C'est compréhensible, vous voudriez en savoir davantage, percer le mystère de ces messages perdus entre les pages de mes livres et séquestrés dans mes boîtes. Je vous ai dit que je n'en gardais pas la trace et c'est la vérité vraie. Je me souviens des plus importants parce qu'ils habillent mes obsessions, mais je ne saurais vous dire où ils sont cachés. 
Je vais donc satisfaire (en partie) votre curiosité et vous proposer le contenu d'un message. J'ai inscrit sur un petit carton, la question suivante : "Qui es-tu ?". C'est une interrogation fondamentale pour tout être humain. C'est une question que je me pose à moi-même sans véritablement trouver de réponse. Même le miroir est défaillant et le reflet qu'il m'offre est une image décevante. Vous me direz que je pourrais chercher qui je suis dans le regard des autres. J'ai essayé, en vain.
Il me semble que la réponse se situe dans l'action. C'est ce qu'on fait qui détermine ce que l'on est. En d'autres termes, ce sont mes bricolages qui me définissent le mieux. 
Enfin, la question s'adresse à un lecteur éventuel qui, par le plus grand des hasards, serait parvenu à déchiffrer ce message secret. 

Hommage à Anne Dufourmantelle



Je vous propose des extraits de l'ouvrage d'Anne Dufourmantelle, Défense du secret, Rivages Poche, 2019. 

Elle était, philosophe, psychanalyste, romancière. Son écriture était limpide et son approche était toujours d'une séduisante originalité. Elle savait faire un pas de côté afin de choisir un angle toujours pertinent, voire inattendu. 

C'était une "belle personne". Elle a trouvé la mort le 21 juillet 2017 à Ramatuelle en sauvant de la noyade le fils d'une de ses amies âgé de dix ans. 

Bibliographie sélective

La Femme et le Sacrifice : d'Antigone à la femme d'à côté, Denoël, 2007
Éloge du risque, Payot, 2017
Intelligence du rêve, Payot, 2012
En cas d'amour, psychopathologie de la vie amoureuse, Rivages 2012
Puissance de la douceur, Payot, 2013
L'Envers du feu, Albin Michel, 2015
Défense du secret, Payot, 2015
Souviens-toi de ton avenir, Albin Michel, 2018


Des manigances cachées des dieux au "secret défense", de la confidence érotique à la dissimulation d'un crime, la vérité sème ses silences à même l'existence; Quelle est la nécessité de la tenir à l'écart, de la réserver, et de faire usage de cette élection à des fins de pouvoir, d'amour, d'initiation ? 
Notre lexique fait état de secrets très divers. Dans l'esprit, ils vont de la rêverie érotique aux pensées, des sentiments aux sensations. Dans les affaires, ils participent aux rétro-commissions, aux transactions inavouables. Pour ce qui est des objets, on les retrouve dans les mécanismes de serrures, les portes dérobées, les escaliers invisibles, les galeries insoupçonnables. dans le registre initiatique des rituels, ils sont prières, observances, écrits sacrés. Cette constellation du secret tendrait à le ramener en dernier lieu à l'avoir alors qu'il est fondamentalement du côté de l'être.

Défense du secret, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, 2019. 

Dans le mythe de Persée, le héros protégé par le bouclier d'Athéna et les sandales ailées d'Hermès tranche la tête de Méduse. De la blessure s'écoule deux sources, l'une est un poison mortel, l'autre un élixir d'immortalité. Une arme toxique et un remède. Telle est l'essence du secret, double. Il peut être un agent de destruction lent ou rapide et se faire porteur des pires miasmes comme il peut se révéler un trésor inestimable, refuge de vie dans sa puissance de régénération. 
Les secrets sont parfois des virus à évolution lente, dissimulations familiales ou mensonges de guerre, filiations tronquées, occultées ; ils creusent des sillons morts sur plusieurs générations avant de pouvoir être mis au jour et réinventés autrement. Le même secret peut servir la vie ou la mort, selon. Un secret est du côté du traumatisme autant que de la jouissance. Il désigne des savoirs dissimulés comme des pratiques ou des essences. Sa fondamentale ambivalence le rend dangereux à manier, à exprimer. Sans doute est-ce la raison pour laquelle aucun pouvoir ne peut s'en passer, aucune vie amoureuse non plus. Il fraie avec la vérité et le mensonge, mais ne s'y confond pas. 

Défense du secret, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, 2019. 




Vous pouvez écouter la chronique de France Culture, Peut-on encore avoir des secrets ? Il vous suffit de cliquer sur ce lien

Remerciements

Mme Françoise Michelizza, directrice des bibliothèques de Nice.

Mme Myriam Cauvin, responsable de la bibliothèque Romain Gary de Nice. 





Merci de m'avoir lu et à bientôt. 







lundi 25 juillet 2022

YOELLA RAZILI, UNE POÉTIQUE DE LA CONSTRUCTION






© Yoella Razili
Shade of blue

"Pour survivre, il faut raconter des histoires". Umberto Eco


Les cigales chantent, c'est un été de fournaise, la rumeur de la ville fait monter la température, un ciel de loupe pèse de tout son poids. 

Aurez-vous le temps, l'envie, de lire ce billet de blog ? J'écris ces textes et à chaque fois, je me demande qui les lira et dans quelles conditions. À la volée, sur l'écran d'un téléphone ? Le soir, en triant vos mails ?  Ou bien, finiront-ils leur carrière dans la poubelle en bas, à droite de votre écran sans même avoir été lus... C'est la loi du genre, il faut l'accepter. 

J'aime passer un bon moment à chercher des images et des mots dignes des artistes qui me touchent. Le partage est une bouteille à la mer, c'est en soi un voyage bien poétique. 

Il est temps pour moi d'aborder de nouvelles contrées et de vous inviter à découvrir l'œuvre de Yoella Razili. Elle est née en Israël ;  elle vit et travaille aux USA, à Los Angeles. 

Elle se situe dans le sillage de ce qu'on a appelé l'art pauvre dans les années 60. 

L'Arte povera


Alberto Burri, Sacking and Red, 1954
Pinterest
Image empruntée ici

Plus précisément, l'Arte povera, est une expression imaginée par l'historien et critique d'art italien, Germano Celant,  qui désigne un ensemble de pratiques artistiques nouvelles incluant des éléments disparates, des objets du quotidien destinés au rebut, des scories empruntées à la nature. L'Arte povera  s'oppose aux courants américains des années 60 et se situe en marge de la société de consommation. Les artistes de l'Arte povera sont des adeptes du recyclage qui privilégient la quête accidentelle, la matière éphémère, voire fragile, une approche "naturelle" de l'art, loin des compositions initiées aux États-Unis. Enfin, ils se défient de tout mercantilisme dans l'art.  



Michelangelo Pistoletto 
Vénus aux chiffons, 1967-1970
Turin, collection de l'artiste
Image empruntée ici


C'est à Turin, puis à Rome que l'Arte povera affirmera ses positions esthétiques lors d'expositions qui ont marqué l'histoire de l'art. Plus tard, à la fin des années 60, le mouvement adopte une dimension politique, voir révolutionnaire. Désormais, le mouvement est reconnu et célébré aussi bien au MoMa de New York, qu'à la Fondation Prada à Milan et lors de rétrospectives à Paris, entre autres.

Yoella Razili


© Yoella Razili


Mais revenons à Yoella Razili. Elle pratique un art non-figuratif, aussi appelé non-objectif. Elle maîtrise une vaste palette de techniques qui vont du recyclage d'objets trouvés lors de ses promenades quotidiennes à la construction de structures et au passage de la peinture. Elle est diplômée de l'Otis Art Institute, une école d'art et de design située à Los Angeles en Californie. 


Image empruntée ici


Elle a exposé ses œuvres dans de nombreux pays tels que les États-Unis, la France, Israel, l'Allemagne, entre autres. Adepte de l'Art pauvre, elle se réclame également du Minimalisme. Antoni Tàpies, Cy Tombly, Donald Judd et Richard Tuttle l'ont fortement influencée. 


Antoni Tàpies, Relief ocre sur rose, 1965

© Fondation Maeght

Le chant des sirènes et les allitérations des formes

 


© Yoella Razili
Yellow sculpture

Ce sont des constructions faites de bouts de bois assemblés où les couleurs jouent avec la matière. L'ensemble marie avec subtilité les forces de l'équilibre et celles du déséquilibre. Il y a toujours un accident quelque part qui captive le regard - une touche de couleur, un tasseau brisé, des ruptures dans l'ordonnancement poétique de la construction. Ce sont pour moi des messages empreints d'une poésie secrète et vibrante. J'y vois le chant des sirènes et j'entends les allitérations des formes. 


© Yoella Razili
Yellow painting



Des quêtes  et des accumulations

Ces éléments sont des vestiges ramassés dans la rue ou sur des chantiers. En tant que tels, ils appartiennent à la réalité. Ils sont usés, parfois souillés ; ils trimballent une histoire, un passé que l'on devine parfois et qui nous susurrent des mélodies mystérieuses à peine audibles. La quête de ces rebuts de la société de consommation raconte une autre histoire - celle de l'artiste qui sélectionne tel ou tel objet pour un projet qui n'a pas encore pris forme. Cela requiert une totale disponibilité et une capacité à se projeter dans un geste créatif. 


© Yoella Razili
White grid


Cette quête relève à la fois de l'accident et de l'instinct. Ces objets, morceaux épars, feuilles de papier abandonnées sur le trottoir, ont eu jadis une fonction précise et, grâce au talent de Yoella Razili, ils deviennent des œuvres d'art.  Ils ont une matérialité évidente et pourtant, ils appartiennent au monde de l'abstraction. La démarche de l'artiste s'apparente à l'alchimie. C'est un processus de purification qui ne vise pas une perfection formelle. C'est parfois à peine maladroit, inachevé : des traces, des rayures, des coups de scie animent la matière et lui donne vie. 


© Yoella Razili

Des structures

Ce ne sont ni des peintures ni des sculptures, un peu des deux, surtout des deux. Yoella Razili préfère les appeler des structures. Parfois accrochées aux murs, elles peuvent également reposer sur une sellette. Elle aime reprendre un travail momentanément achevé comme pour en conjurer la finitude et prolonger son histoire. C'est une approche très dynamique, réfléchie et ludique. On perçoit un appétit de vie dans ce travail captivant qui nous réserve toujours des surprises au détour du chemin. Vous y trouverez en vain un message politique hormis une démarche résolument écologique dans une pratique constante du recyclage. 

Elle définit clairement sa démarche : "Ce qui m'intéresse, c'est de faire en sorte que l'inconnu devienne plus clair ou bien qu'une idée très précise aboutisse à quelque chose de diffus."



© Yoella Razili
Round structure

Une sophistication brute

Son travail récent est une sorte de sophistication brute, une harmonie obtenue grâce à une tension entre le lisse et le brut. Ainsi un "bleu Klein" minimaliste contraste avec les veines d'un bois dont l'usure est perceptible. 


© Yoella Razili
Dark Blue
Image empruntée ici

La rugosité du bois assoit la matérialité de l'œuvre, la peinture transfigure l'assemblage. C'est particulièrement visible dans le cadre des constructions. L'idée même de construire à partir d'éléments hétéroclites est une démarche artistique essentielle. Des morceaux de "rien" deviennent un "tout" harmonieux et structuré. Les éléments se croisent et se superposent en ménageant des ouvertures. Les surfaces ne sont pas poncées et des interstices sont visibles. Le bois brut introduit une matérialité différente et renvoie à une présence archaïque. Les formes créent des ombres et soulignent le relief de l'ensemble. 




© Yoella Razili
White box

Le motif de la boîte est récurrent dans le travail de l'artiste. Elle décline à sa façon le mythe de la boîte de Pandore. Evidence du contenant et mystère insondable du contenu. Les traces du temps sont visibles, appliquées à la va-vite. L'imperfection souffle la vie et les trouées laissent passer des messages inaudibles. Légèreté et solidité font naître une tension frémissante. L'art vit de mystère - il est essentiel de ne pas tout dire, de laisser l'imagination vagabonder à sa guise. 



© Yoella Razili
White box



La peinture blanche, parfois crémeuse, est appliquée irrégulièrement. La structure impose son volume en blocs superposés. Un détail, une blessure exercent un pouvoir magnétique ; une ligne alvéolée affiche une présence incongrue. Comment interpréter ce recours au blanc ? Le blanc est-il plus présent que ce qu'il laisse percevoir ? Autant d'interrogations qui sont laissées en suspens. L'interprétation appartient au "regardeur" qui projette ainsi ses obsessions et autres fantasmes. Par pudeur, je ne vous livrerai pas les pensées obsédantes qui m'assaillent trop souvent et que j'aimerais volontiers déposer à l'intérieur de cette boîte. Le problème, c'est qu'elle n'est pas totalement hermétique. 




© Yoella Razili
White box

Le passage par l'atelier

Entre le moment  de la collecte et celui de l'œuvre achevée, il y a le passage par le studio ou plus précisément l'atelier. 



© Yoella Razili

C'est une histoire complexe qui se construit. Il faut stocker, classer de sorte que ces joyaux trouvent leur place dans le processus de création. La forme s'impose au geste dans une édification qui procède souvent à tâtons. Le calibrage des œuvres n'est pas systématique - l'accident trouve toujours sa place, presque réservée. Le choix des couleurs est une phase essentielle pour que l'objet trouve une nouvelle fonction, compose une nouvelle histoire. Le composite devient harmonieux. Cela peut se faire par séries de formes et de couleurs. Des éléments incongrus peuvent surgir et exiger de se glisser dans les interstices entre deux tasseaux. C'est un bout d'histoire, une strate ténue. 



© Yoella Razili


© Yoella Razili


Ultime histoire ? 

L'accrochage des œuvres dans une galerie inscrit une histoire encore différente. C'est en fait le début d'une aventure sans fin... L'artiste dispose les œuvres en tenant compte de l'effet de symétrie, de la sérialité et de l'exemplarité de la construction. Les "structures" se font écho, engagent des conversations, se racontent des histoires qu'elles livrent à nos yeux et à notre perception du monde. On pourrait aisément prolonger le voyage jusqu'à la vente de l'œuvre, ultime séparation, mais cela est une autre histoire... à écrire un jour, peut-être ? 


Textes en regard



Yannis Kounellis
Untitled, 1968
Image empruntée ici


Arte povera

L'Arte povera célèbre un hymne à l'élément primaire, à l'élément banal, un hymne à la nature entendu à la façon des atomes de Démocrite, un hymne à l'homme.

Germano Celant

Les acteurs de Arte povera, refusant de se prêter au jeu de l'assignation d'une identité, c'est-à-dire de se laisser enfermer dans une définition, rejettent la qualification de mouvement, pour lui préférer celle d'attitude. Être un artiste Arte povera, c'est adopter un comportement qui consiste à défier l'industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla. Dans ce sens, Arte povera est une attitude socialement engagée sur le mode révolutionnaire. Ce refus de l'identification et cette position politique se manifestent par une activité artistique qui privilégie elle aussi le processus, autrement dit le geste créateur au détriment de l'objet fini. En somme, en condamnant aussi bien l'identité que l'objet, Arte povera prétend résister à toute tentative d'appropriation. C'est un art qui se veut foncièrement nomade, proprement insaisissable.

Arte povera ou la Guérilla comme stratégie de l'art, Centre Pompidou. 

Source, cliquez sur ce lien



Donald Judd, Untitled, 1972
© Tate, Image empruntée ici 


L'art minimal

S'inscrivant dans la continuité de l'esthétique édifiée par le critique d'art américain Clément Greensberg (1909-1994), l'art minimal et son alter ego l'art conceptuel peuvent être considérés comme les enfants illégitimes du Modernisme. Antérieur à l'avènement du phénomène conceptuel, l'art minimal voit le jour dans la première moitié des années 1960. il fait suite aux différentes expériences essentialistes qui ont marqué une abstraction américaine dont le processus d'épuration aboutit à un degré zéro de la pratique picturale. Ad Reinhardt, Frank Stella et Robert Ryman sont les artisans de cette recherche, faisant dire à Greenberg, qui en tire, malgré lui, les conséquences, qu'une "toile tendue ou clouée existe déjà en tant que tableau, sans pour autant être nécessairement un tableau réussi.". C'est à cet objet-tableau, selon eux culturellement conditionné, que vont s'en prendre les minimalistes. jugeant qu'un "espace réel est fondamentalement plus fort et plus spécifique que de la peinture sur une surface plane", leur chef de file, Donald Judd, va se faire le porte-parole d'une création renégociant aussi bien les présupposés de la peinture que de la sculpture traditionnelle. En optant pour la réalisation d'objets tridimensionnels qu'il qualifiera de spécifiques, cet artiste, rejoint par Carl Andre et Dan Flavin, ambitionne de décortiquer les paramètres circonscrivant les dits objets. "Forme, image, couleur et surface, nous dit Judd, sont une seule et même chose et ne sont pas séparées et dispersées". Fidèle au principe tautologique, énoncé par le peintre Frank Stella en 1964 ("ce que vous voyez est ce qui est à voir") Judd produira tout au long de sa carrière des objets dont la lisibilité (symétrie, sérialité, unicité, indivisibilité) et la visibilité du propos témoignent de cette exigence, fût-elle illusoire.

Encyclopédie Universalis, Erik Verhagen

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L'œuvre

Attesté en français dès la première moitié du XIIe siècle, le terme "œuvre" prend ses lettres de noblesse en 1694, par son entrée au Dictionnaire de l'académie : il s'y définit comme "ce qui est fait, ce qui est produit par quelque agent, et qui subsiste après l'action. " Au côté des usages résolument religieux (œuvre de Dieu, du Salut) ou concrets (orfèvrerie, architecture) du terme, celui-ci peut s'appliquer encore aux productions de l'esprit, notamment la poésie ou la littérature et, dans un usage restreint, au "recueil de toutes les estampes d'un mesme Graveur". Si la notice originale ne fait aucune place à "l'œuvre d'art", elle évoque toutefois le "Chef d'œuvre" qui se définit comme "l'Ouvrage que font les Ouvriers, pour faire preuve de leur capacité dans le métier où ils se veulent passer Maistres. Il signifie Ouvrage parfait en quelque genre que ce puisse être". Peu de changements jusqu'à la 8e édition, en 1932. L'"œuvre" demeure le "Produit d'un travail manuel, d'une industrie". Mais à la citation de l'édition originale qui mentionnait le sens figuré de "productions de l'esprit" s'adjoint la précision suivante : "se dit aussi des Productions artistiques. une œuvre d'art. C'est une œuvre attribuée à Raphaël. les dernières œuvres de Beethoven." Si l'œuvre est, donc, par définition, un "ensemble d'actions accomplies par quelqu'un en vue de certain résultat ", une œuvre d'art devient, de son côté, une "œuvre où la mise en forme des matériaux, l'utilisation de la technique tendent à communiquer la vision personnelle de l'artiste en suscitant une émotion esthétique". 

Objets d'art, œuvres d'art, Muriel Verbeek-Boutin

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Remerciements

Je tiens à remercier chaleureusement Yoella Razili d'avoir mis à ma disposition les visuels de son œuvre. 

Je la remercie également de son entière disponibilité. 


Le site de Yoella Razili




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