UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


mardi 15 juin 2021

JEREMY ANNEAR, AU-DELÀ DES APPARENCES


Maritime III, 80 x 108 cm, huile sur toile, 2020
Image empruntée ici

Échapper au réel

Depuis quelques mois, c'est vers l'abstraction que je me tourne. C'est, à mon sens, un effet secondaire de la vilaine pandémie qui nous submerge depuis plus d'un an. 

J'y vois un besoin d'échapper au réel, une façon de se libérer des contraintes imposées par la distanciation sociale, le port du masque et  le lavage systématique des mains au gel hydro-alcoolique. L'art abstrait est donc pour moi une forme de libération, une invitation au voyage introspectif qui ne nécessite pas de se munir d'un certificat de vaccination. 

Il y a une sorte de jubilation à manifester ainsi sa liberté dans un espace confiné. Il est vrai que je voyage également grâce aux écrans et que je continue ma quête d'images sur Instagram ou sur Pinterest. J'y découvre des pépites qui me ravissent et je ne manque jamais d'ajouter des commentaires circonstanciés et des "like(s)" enthousiastes.

C'est à la faveur de ces pérégrinations quotidiennes et chronophages que je me suis passionné pour l'œuvre de Jeremy Annear, peintre britannique né en 1949. 




© Messums 2020
Capture d'écran, source ici

Parcours biographique

C'est un peintre reconnu dans son pays et de par le monde. Vous pourrez admirer son travail dans des collections privées et publiques. De nombreux critiques et autres historiens de l'art se sont penchés sur son travail. Il compte véritablement sur la scène artistique britannique. 



Capture d'écran 
documentaire de Emlyn Glanmôr-Harris
source ici


Il est né à Exeter, dans le Devon, un comté réputé pour ses magnifiques paysages, ses cream teas et ses scones. Mais ce n'est pas le Devon qui l'a marqué lorsqu'il était enfant dans les années cinquante. Chaque année, il passait ses vacances en Cornouailles avec ses parents, au bord de la mer. Les paysages somptueux sont plus âpres, plus découpés, plus rugueux que ceux du Devon. Il vous suffit de regarder la série Poldark pour comprendre le magnétisme de cette nature balayée par les vents marins et de ces côtes acérées. La nature jouera un rôle privilégié dans la formation du regard de Jeremy Annear.



La baie de St Ives
Image empruntée ici


C'est à St Ives, à l'âge de treize ans, que Jeremy Annear se prend de passion pour l'art abstrait. La petite ville était un repaire d'artistes et d'intellectuels quelque peu en marge. Les Beatles enregistraient leurs premiers succès et la culture hippie commençait à pointer le bout de son nez. L'adolescent avait été éduqué dans une famille conservatrice, mais ouverte sur la création artistique. 



St Ives, image empruntée ici

Le joli port de St Ives a été tout d'abord repéré par les artistes du 19e siècle. C'est Turner, grand voyageur, qui découvrit ce petit port de pêche, en 1811. Ensuite, grâce au développement du chemin de fer, en 1877, d'autres artistes se rendirent dans ce lieu privilégié. Whistler et Walter Sickert y posèrent souvent leur chevalet.



Ben Nicholson, Nature morte, 1934
Image empruntée ici


C'est à la fin des années 1920 que les artistes Alfred Wallis, Ben Nicholson et Christopher Wood se sont établis à St Ives afin d'y créer une colonie d'artistes. Barbara Hepworth et Naum Gabo ont rejoint le groupe. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, une scission s'est opérée entre entre les tenants du réalisme et ceux de l'abstraction. C'est ainsi que Ben Nicholson et Barbara Hepworth ont formé la Société des artistes de Penwith.



Ben Nicholson, Vertical Seconds, 1953
Image empruntée ici


St Ives est toujours un centre artistique très vivant comme l'atteste la présence de la Tate St Ives, antenne de la Tate Gallery crée en 1993. 


Tate St Ives, © Hufton + Crow
Image empruntée ici


Jeremy Annear découvre l'art abstrait dans l'effervescence des années 60 et s'imprègne du courant moderniste. Le modernisme  est né beaucoup plus tôt – on situe son apogée au début des années 1920. Il s'agit d'un courant littéraire et artistique qui s'affirme être en rupture avec toute forme de réalisme. Il correspond à une nouvelle représentation du monde, à un bouleversement induit par le traumatisme de la Première Guerre mondiale. 



The Exeter College of Art
Image empruntée ici

Dès son plus jeune âge, Jeremy Annear sait qu'il sera un artiste. C'est donc tout naturellement que, dans la tourmente joyeuse des Swinging Sixties, il s'inscrit à l'Exeter College of Art. Il y a vécu des moments d'intense créativité ; il s'intéresse au jazz, à la poésie de la Beat Generation. 


The duffle coat, vêtement iconique des années soixante
Image empruntée ici


C'était une époque insouciante où les étudiants portaient fièrement des duffle coats fatigués. C'est aussi durant cette période qu'il présente ses toutes premières œuvres abstraites. 

Une fois son diplôme en poche, il trouve un emploi dans la vente d'articles de ski et de vêtements importés de Norvège, mais il constate très vite qu'il n'est pas très doué pour la vente. Comme il faut bien vivre, surtout si l'on est un artiste, il choisit de devenir professeur d'arts plastiques. 

Au début des années 1980, il commence à se faire un nom et décide de s'établir en Cornouailles pour vivre pleinement de son art. Très vite, il participe à la vie artistique de St Ives. Ce n'est pas un artiste solitaire ; il aime expérimenter et côtoyer d'autres peintres, des réalisateurs et des compositeurs afin de tisser des liens et d'encourager une créativité interdisciplinaire. 

Il se rend plusieurs fois en Australie et développe un intérêt particulier pour l'art aborigène dont on trouvera des traces dans son travail. 



© messums.com
Image empruntée ici


Il est désormais un artiste important qui a mené à bien quantité de projets, un artiste engagé dans des actions caritatives. Il a su tracer son chemin – son énergie et sa formidable créativité sont intacts. 




© Jeremy Annear

Une filiation

Il est évident que le travail de Jeremy Annear se situe dans la continuité du courant "Modernist ". L'œuvre de Ben Nicholson est souvent présente en filigrane, au détour d'une forme, d'une courbe, d'une ligne ou d'une couleur. Il s'agit là d'une influence forte et enrichissante dont Jeremy Annear se nourrit. Toutefois, cette filiation ne l'enferme pas dans un carcan ; bien au contraire, elle lui permet de s'épanouir et de créer son propre langage. Il invente des espaces qui lui sont propres, il fait vibrer des formes sur la toile en jouant sur les marges, les arêtes et les rondeurs. 

Au-delà des apparences



Jeremy Annear, Turning Point VI, huile sur toile, 2018
Image empruntée ici


C'est durant ses études qu'il s'est véritablement ouvert au monde de l'abstraction. Afin d'analyser les tableaux des peintres de la Renaissance, on proposait aux étudiants de représenter les lignes de force et les tensions en une sorte d'enchevêtrement complexe qui, de fait, éliminait l'aspect narratif. Ainsi, l'œuvre se transformait en une forme abstraite qui permettait aux étudiants d'en saisir le contenu dans une sublime simplicité. C'était une sorte de voyage vers les origines de la matière picturale. C'est grâce à ces expériences que Jeremy Annear a construit sa démarche : aller au-delà des apparences pour révéler des vérités essentielles. 
Toutefois, le réel conserve une place dans le travail de Jeremy Annear. Le peintre abstrait est un alchimiste qui a pour objet de sublimer le réel. La nature joue un rôle essentiel ainsi qu'en attestent certains titres des œuvres qui figurent sur le site de l'artiste : Earth Forms (Terra Incognita), Maritime Edge...


Jeremy Annear, Earth Forms  (Terra Incognita), huile sur toile, 2015
Image empruntée ici



Jeremy Annear, Maritime Edge (Version I), huile sur toile, 2016
Image empruntée ici

Les rochers fracassés le long de la côte, les anfractuosités et les brisures orchestrent des compositions où les angles et les lignes s'interpénètrent. Parfois, un cercle vient adoucir les arêtes en une sorte de lévitation méditative. L'art de Jeremy Annear joue sur l'harmonie des contraires : construction et dé-construction ; linéarité et rupture,  le vide et le plein, l'air et la terre, l'eau et la terre ; transparence et opacité. 

La matière même de la peinture à l'huile varie selon les angles et toujours revient le thème de la bordure, du seuil où se trouve concentrée toute l'énergie du peintre tiraillé entre l'enracinement et l'appel du vide. On l'imagine au bord d'une falaise escarpée. 


Jeremy Annear, Enfolded, huile sur toile, 2018
Image empruntée ici



Jeremy Annear utilise presque exclusivement l'huile dans une quête de fluidité. Les couleurs se font écho et se superposent, les lignes frémissent, les angles semblent revendiquer leur présence en jouant sur les contrastes : foncé sur clair, clair sur foncé. Les formes s'appuient sur les bords de la toile afin de donner un ancrage à la composition. 

Les tableaux de Jeremy Annear exercent une mystérieuse fascination qui est de l'ordre de la contemplation. Le regardeur est envahi par la densité de ces harmonies. C'est une peinture qui s'installe dans son subconscient, dans ses souvenirs et qui parvient à susciter ainsi des émotions qui relèvent d'une expérience primitive.   

Et puis, et c'est vraisemblablement l'essence même de l'art de Jeremy Annear, c'est une peinture vers laquelle on revient pour approfondir sa méditation et faire vibrer sa sensibilité; une peinture où l'on perçoit la musique intérieure de l'artiste. 

Les traces du temps


Palimpsest I, huile sur panneau, 2017
Image empruntée ici


Le travail de la matière crée une géologie où affleurent les traces du temps – messages laissés par les écorces des arbres et l'épiderme des roches érodées par les events et les marées. 

Une série de quatre panneaux de 45 par 23 cm, intitulée Palimpsest, est un exemple fascinant de son travail sur le passage du temps. 

Un palimpseste est un manuscrit sur parchemin d'auteurs anciens qui a été gratté ou lavé afin de le recouvrir d'un nouveau texte. C'est ce que faisaient les copistes du Moyen Âge.
Mais le texte ancien n'est jamais complètement effacé, il suinte de la matière, il "colore" le nouveau texte en transparence. 

Dans cette série de 4 panneaux, Jeremy Annear, efface la peinture, retire de la matière pour faire surgir des surfaces parfois rugueuses dans des jeux de construction qui hésitent entre l'équilibre et le déséquilibre. C'est une peinture tactile, une peinture à la fois présente et fragile où les formes abstraites semblent dessiner le silhouette fugitive de quelque copiste du Moyen Âge. 


Palimpsest II, huile sur panneau, 2017
Image empruntée ici



Palimpsest III, huile sur panneau, 2017
Image empruntée ici


Palimpsest IV, huile sur panneau, 2017
Image empruntée ici




L'art abstrait se nourrit souvent des traces du passé. Ainsi Rothko a admiré les fresques de Fra Angelico et Nicolas de Stael a engrangé de nombreuses images lors de ses voyages en Italie. 

Jeremy Annear aime révéler des strates, il ne travaille pas par accumulation(s), c'est un adepte du retrait et de l'effacement. Une magnifique toile intitulée Romana,  réalisée en 1996 lors d'un voyage en Italie illustre la rencontre magique entre l'art de la Renaissance et l'art abstrait.


© Jeremy Annear, Romana, huile sur toile, 1996



Elle a été exposée lors de la première exposition solo de l'artiste à la galerie Messums à Londres, en 1997. C'est une peinture inspirée d'une visite à Lucca en Toscane où il fut impressionné par la Basilique San Frediano



Basilique San Frediano
Image empruntée ici 




œuvres sur papier


© Jeremy Annear, Cocktail, collage, 2020
Image empruntée ici


Au début de l'année 2020, Jeremy Annear a été confronté à deux événements qui ont bouleversé son quotidien. 

Tout d'abord, le plafond de son studio s'est écroulé et il lui a fallu émigrer dans son salon avec un minimum de matériel – du papier, des encres et quelques tubes de couleur. Comme la réparation devait durer quelque temps, il a décidé d'entreprendre une série de dessins. Et puis, la pandémie s'est installée et ce qui ne devait être qu'un bref intermède a pris les proportions que l'on connaît. Cette période de confinement a permis à Jeremy Annear d'explorer des compositions faites de lignes et de courbes animées par des collages rehaussés à la peinture. 


© Jeremy Annear, Café au lait, 2020



Il déclare dans son blog que ce fut une expérience unique de mise entre parenthèses du temps, et la mise en chantier d'œuvres ludiques où il pouvait laisser libre cours aux images qui lui venaient en tête. 

Il insiste également sur le regard neuf qu'il a porté sur la nature lors des promenades autorisées qu'il faisait le long de la côte. 

Cette prise en compte de la beauté du monde a débouché sur une exposition virtuelle, intitulée, De l'importance de la rêverie et  organisée par la galerie Georgia Stoneman Fine Art en novembre 2020. 



© Jeremy Annear, Staccato, 2020


Ces œuvres sont légères et rigoureuses ; chacune représente un voyage à l'intérieur de l'imaginaire du peintre. Ce sont d'allègres fantaisies faites de déchirures délicates et de découpages rigoureux agrémentés de zones colorées qui font chanter l'ensemble. Le peintre nous convie ainsi à écouter sa musique intérieure. Cette alacrité est un véritable bonheur en ces temps de confinement et cela démontre, une fois de plus, que de la contrainte naît une extraordinaire liberté pour qui sait laisser frémir son imaginaire. 



© Jeremy Annear, Skylark Jazz, 2020



Jeremy Annear est un peintre ouvert sur les beautés du monde qu'il transfigure pour notre plus grand bonheur. Sa peinture fait du bien à l'âme, c'est un cadeau qu'il nous donne en partage.  


© Jeremy Annear, catalogue



Textes en regard


Rationalité et expressivité

"L'abstraction peut être résumée grossièrement en deux idées. D'une part, la recherche d'une rationalité, d'un ordre indépendant de la réalité extérieure. D'autre part, le développement de la fonction expressive et symbolique de la couleur, du rythme des formes et de leur indépendance face au sujet. Les artistes comme Kandinsky, Kupka, Delaunay, trouvent dans la diversité chromatique un important panel d'émotions. Le rouge vif ou le bleu profond, étalés sur la toile, procurent un certain effet sur le spectateur, communiquent un état d'esprit. Le peintre tchèque Kupka, un des pionniers du mouvement, déclara : "Il semble donc plus opportun de considérer et d'interroger les sensations de lumière, de caractère et de valeurs différentes, en ce qu'elles suscitent en nous des états d'âme."

Petite histoire de l'art abstrait, lien ici


L'art abstrait et la musique

© Jeremy Annear, Love Song, 2020


"La musique n'est pas seulement un art impondérable et dématérialisé ; elle est aussi un langage qui se signifie en lui-même, sans tirer sa signification d'un référent qui ne lui serait pas "propre". Cette autonomie de la musique est un acquis du débat ayant animé l'esthétique musicale  autour de la question de la "musique pure", un débat théorique dont les arguments seront directement reversés sur la défense d'une "peinture pure" au début du XXe siècle. Tout le discours sur l'autonomie radicale de la couleur et des lignes, est en effet énoncé, et partiellement résolu, un demi-siècle plus tôt, dans les thèses sur la "forme absolue" de la musique pure."

L'Abstraction, Arnauld Pierre, Pascal Rousseau, Citadelles & Mazenod, p. 40,  avril 2021.

L'abstraction comme moment de l'histoire de l'art

"Il s'agit avant tout d'un abandon du réalisme pictural tel que l'avaient pratiqué le classicisme et le romantisme. Il est communément admis que l'art du 20e siècle a ses racines dans la révolution impressionniste qui, sans renoncer à la figuration, estompe les contours et ne mise plus sur la précision du dessin, mais plutôt sur le jeu des teintes : la fidélité au sujet perd de son importance au profit de l'impression ressentie, sinon par le peintre, du moins par le public chez qui il réussit à susciter une certaine impression. L'abstraction picturale est à la fois un aboutissement et une confirmation de cet effort d'affranchissement à l'égard de la représentation, qui fut  le premier mode d'expression chez la plupart des grands peintre qui l'ont pratiquée : Malévitch, Mondrian, Kandinsky, De Staël, Klee, Picasso, Rothko... Les œuvres de Van Gogh, Cézanne, Gauguin, le fauvisme (Matisse, Derain, Vlaminck, Marquet...), et le cubisme apparaissent, dans le prolongement de l'impressionnisme, comme des intermédiaires entre la figuration traditionnelle et la peinture abstraite. " 

Michel Nodé-Langlois, L'art abstrait, lien ici



© Jeremy Annear, Tuscan Blues I, 2020



Liens utiles



© Jeremy Annear, catalogue

Le site de Jeremy Annear, lien ici

Le blog de Jeremy Annear, lien ici

Le site de la galerie Messums, lien ici

Le site de la galerie Georgia Stoneman, lien ici

L'intégralité du texte de Michel Nodé-Langlois est disponible ici


Je tiens à remercier Jeremy Annear pour sa chaleureuse disponibilité et son aide précieuse. Qu'il soit également remercié d'avoir mis à ma disposition de nombreux visuels et catalogues. 



vendredi 12 mars 2021

FRANCESCO DI LISA, L'ART DU COLLAGE ABSTRAIT


Francesco Di Lisa, collage (série black)
Image empruntée ici 

"On peut peindre avec ce qu’on voudra, avec des pipes, des timbres-poste, des cartes postales ou à jouer, des candélabres, des morceaux de toile cirée, des faux-cols, du papier peint, des journaux." 

Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913


Une brève et incomplète histoire du collage

Celles et ceux qui sont de fidèles lectrices et et lecteurs – désolé, je ne parviens pas à me faire à l'écriture inclusive – connaissent mon goût immodéré pour l'art du collage. J'ai déjà consacré un billet de blog à celui dont j'admire énormément le travail, Eugène Fidler (1910-1990). Si vous vous promenez sur la Toile, vous constaterez qu'il figure sous la dénomination de peintre-collagiste. Il était l'un et l'autre, l'un avec l'autre, l'un ou l'autre. Sous ses doigts, le collage devenait peinture sans pour autant effacer la magie du support ou de l'apport originel – le papier journal, essentiellement, collé, gratté, recouvert d'encres avec un parfum de Klee au détour du chemin. 



Collage, Eugène Fidler (détail)

Pour lire le billet de blog consacré à Eugène Fidler
Eugène Fidler l'enchanteur
Cliquez ici

Le collage est une technique d'hybridation où l'effacement et la superposition se livrent l'un et l'autre à des jeux poétiques où viennent parfois poindre des messages écrits, mystérieux, incongrus, voire provocateurs ou chargés d'humour. 

Les historiens de l'art considèrent que le collage s'inscrit dans le courant artistique du cubisme. Ainsi, on s'accorde à penser qu'il s'agit d'une invention de Georges Braque (1882-1963) et de  Pablo Picasso (1881-1973) qui, dès 1912, utilisent des morceaux de papier collés pour créer un univers où la peinture est, soit reléguée au second plan, soit totalement absente



Coupe de fruits et verre, fusain, papier peint, gouache, papier, carton, George Braque, 1912



Nature morte à la chaise cannée, peinture et collage, Pablo Picasso, 1912

Image empruntée ici


Cette substitution inaugurale ouvrira la voie vers d'autres formes de représentations. Ainsi naîtront des oeuvres bi-dimensionnelles, des accumulations, des assemblages, des fragments grattés, déchirés, collés et recollés. Il s'agit essentiellement d'un art de la fragmentation inscrit dans la constitution d'une représentation cohérente. 



Le petit déjeuner, Juan Gris, gouache , huile et crayon sur papier collé sur toile, 1914

Image empruntée ici

C'est aussi un art ancré dans le temps - l'actualité y est présente, de même que le temps d'exécution qui, à l'origine, se devait d'être rapide. Enfin, c'est aussi un art fragile qu'il faut protéger des assauts de la lumière, par exemple. Le papier journal jauni peut devenir friable et l'œuvre se trouve ainsi régulièrement menacée. 

Par ailleurs, l'art du collage naît avec les débuts du cinématographe – une invention révolutionnaire quant à notre manière de percevoir le monde en 24 images par seconde. Il s'agit bien là de représenter le monde dans sa continuité  à partir des unités fragmentaires que sont les photogrammes. De surcroît, le cinéma invente la technique du montage pour créer des effets, des contrastes, des combinaisons d'images. Ainsi, on pourrait considérer que Georges Méliès (1861-1938) est un cinéaste-collagiste, génial inventeur du trucage. 



L'homme à la tête en caoutchouc, Georges Méliès, 1901

Bon, je ne vais pas jouer les cuistres et vous imposer un traité exhaustif sur le collage. Toutefois, je ne peux clore cette longue introduction sans mentionner le travail de Paul Klee dont on sait qu'il a eu recours à une variété infinie de techniques où collages de matières rehaussés à la peinture créaient un univers à la fois dense et aérien, propice au rêve et à la méditation. 
Vous trouverez sur le site du Zentrum Paul Klee, un paragraphe passionnant sur les supports textiles utilisés par Klee :


Homme marqué, Paul Klee, Huile et aquarelle sur gaze préparée sur carton, 1935
Image empruntée ici 


"Pour ses supports, Klee utilisait une extraordinaire variété de matériaux, l'éventail allant de différentes sortes de papier, carton, bois, jusqu'aux textiles les plus divers. Klee collait la toile, jute, soie, coton, gaze, mousseline, issus de mouchoirs, de tissu à chemise, de damas, de toile d'avion ou de schirting (un coton léger) sur un second support, plus grand. Celui-ci était fait d'un matériau rigide ou bien d'un tissu tendu sur un châssis. Le bord coloré du second support dépassait et renforçait l'effet de cadre. Les matériaux du support, collés les uns aux autres, étaient pour une part laissés en l'état ; l'artiste peignait directement dessus, sans apprêt. Quand il appliquait une couche d'apprêt, il jouait sur les différentes façons possibles de travailler la surface qui pouvait prendre l'aspect d'une couche fine, épaisse, lissée, pâteuse, rugueuse, griffée ou grattée. Que le fond soit apprêté ou non, Klee exploitait la structure du tissu pour façonner la surface."


Certains d'entre vous vont sûrement me reprocher de ne pas avoir mentionné les découpages de Matisse, les "champs de bataille" de Tàpies, les triturations de Jean Dubuffet... 

Francesco Di Lisa

Mais l'objet de ce billet de blog, c'est de vous faire découvrir le travail de Francesco Di Lisa, un artiste dont les collages explorent le monde de l'abstraction dans un agencement de formes géométriques où structures et couleurs expriment une poésie d'une grande rigueur méditative. 


© Francesco Di Lisa, Autoportrait

Francesco Di Lisa est né à Madrid en 1973 d'une mère espagnole et d'un père italien. Enfant, il a passé environ trois ans à Paris et il se rendait très souvent au musée du Louvre avec sa mère. C'est cette immersion fréquente dans le monde de l'art qui a formé son regard. Nul doute que ses fréquents allers et retours entre la France et l'Espagne lui ont également ouvert l'esprit et affiné sa sensibilité. 

La photographie

Francesco Di Lisa s'est tout d'abord consacré à la photographie en autodidacte. Il accorde beaucoup d'importance à ce mode d'expression. Son travail dans ce domaine révèle un intérêt particulier pour le monde urbain, la géométrie des formes, le contraste entre l'ombre et la lumière, le motif des grilles et des ouvertures, la linéarité et la répétition. 


© Francesco Di Lisa


© Francesco Di Lisa


© Francesco Di Lisa


© Francesco Di Lisa


Francesco Di Lisa, collage (série black)
Image empruntée ici

L'épure et la simplicité des formes

Concevoir des œuvres abstraites à partir de collages peut sembler incongru à première vue. Le collage, par essence, introduit des motifs, joue sur des rapprochements inattendus, triture la matière en la lissant ou en la froissant, fait surgir des messages écrits ou des personnages connus – c'est à la fois une hybridation et un foisonnement. 

Francesco Di Lisa traite le collage de manière totalement différente. Il cherche l'épure et la simplicité des formes. On perçoit dans son approche une forte influence du Bauhaus dont il admire la démarche. Ses œuvres semblent lisses, sans aspérité, sans relief, mais, à y regarder de plus près, on découvre avec quel soin il choisit le grain du papier ; combien il maîtrise les nuances des couleurs et sait varier les découpes du papier en laissant percer de minces filets lumineux. La forme s'impose alors au regardeur dans toute sa richesse et son intériorité. 

L'ensemble est certes rigoureux, mais il n'est jamais raide, figé dans une géométrie implacable. Le caractère hypnotique du travail de Francesco Di Lisa vient de son sens de la rupture entre équilibre et déséquilibre. Cette rupture est, par essence, dynamique dans un jeu savant d'horizontales, de parallèles et d'obliques. 

Francesco Di Lisa collage (série black)
Image empruntée ici

On retrouve la même rigueur syncopée dans ses collages à partir de feuilles de livres jaunis. Les mots émergent, parfois à demi effacés ou bien collés à l'envers. Certains fragments laissent apparaître une fine lisière à peine perceptible, d'autres sont à touche-touche tandis que d'autres encore sont franchement séparés de sorte qu'ils se détachent sur le fond noir. L'artiste n'abuse jamais de la superposition ; les découpes sont franches à l'aide d'une paire de ciseaux ou peut-être d'un cutter, mais en regardant attentivement, vous verrez qu'il lui arrive de découper un fragment délicatement à la main. L'effet obtenu est celui d'une sculpture bi-dimensionnelle aux vibrations multiples. 

La loi des séries

En vous rendant sur le site de Francesco Di Lisa, vous constaterez  qu'il regroupe ses collages en séries : grey, black, natural. La série n'est pas en elle-même une forme d'expression répétitive. Songez au travail de Claude Monet, repris d'ailleurs par Roy Lichtenstein. 



La cathédrale de Rouen, Claude Monet, 
série de trente tableaux réalisés de 1892 à 1894 
image empruntée ici


La cathédrale de Rouen vue par  
Roy Lichtentstein en 1969
image empruntée ici


La série incarne la similitude et la différence. Plus qu'une répétition, c'est une déclinaison, une variation sur un même thème, une liberté inscrite dans la contrainte. Cette démarche est à la fois vertigineuse et obsessionnelle. Elle invite le regardeur à s'immerger dans le processus de création tout en maintenant une certaine distance analytique. C'est un jeu combinatoire qui repose sur la mobilité du regard qui embrasse la continuité d'un travail tout en s'attachant à des détails et des similitudes où toutes les permutations peuvent être envisagées. Là encore, j'y vois un rapport subtil avec le montage cinématographique très bien décrit par  Lev Koulechov (1899-1910) : 

"Théorisé dès 1921, l'effet Koulechov nous apprend que la compréhension d'une image est induite par celle(s) qui la précède(nt) et influe en retour sur la compréhension de celle(celle(s)-ci. Cette contamination sémantique modifie le sens de chaque photogramme. 
L'expérience: Ivan Mosjoukine est filmé en gros plan. Trois plans de cet acteur se succèdent, précédés de plans fixes sur une assiette de soupe, puis sur l'image d'une fillette allongée dans un cercueil, puis sur une beauté alanguie. Le spectateur lira la faim sur le visage de Mosjoukine, puis l'effroi ou la tristesse, enfin le désir. Pourtant le jeu de l'acteur semble rigoureusement le même."

Source : Académie de Montpellier, cliquez ici
Pour voir le film, cliquez ici

Ainsi, le travail de Francesco Di Lisa peut être vu comme une démarche de complétude optique où jamais il ne confond rigueur et rigidité tant on perçoit un goût pour l'inattendu et la fantaisie. 


© Francesco Di Lisa, Séries black, grey et natural


Francesco Di Lisa affectionne les formats moyens (essentiellement en 40 x 30 cm) sans jamais sacrifier à la notion d'espace. Son goût pour la géométrie des formes rapproche son travail de l'architecture et, bien sûr, de sa pratique de la photographie.  

© Francesco Di Lisa
source: Pinterest

© Francesco Di Lisa
source: Pinterest


Les techniques mixtes

Francesco Di Lisa excelle également dans la pratique des techniques mixtes qui mêlent collages et peinture sur panneau rigide, le plus souvent du masonite. Le masonite est un panneau de fibres dures de haute densité fabriqué à partir d'une mouture de bois pressée à chaud. On retrouve le même travail d'imbrication d'une composition vibrante et solide sur des panneaux d'environ 30 x 30 cm. 

© Francesco Di Lisa, technique mixte
Image empruntée ici

© Francesco Di Lisa, technique mixte
Image empruntée ici


Une imagination en mouvement

Le site de Francesco Di Lisa est un modèle du genre. On y trouve non seulement ses travaux de collages et de techniques mixtes, mais également une série tout aussi rigoureuse de panneaux peints le plus souvent à l'acrylique.
 

© Francesco Di Lisa
Image empruntée ici

Plus surprenants encore sont ses projets à partir de matières diverses telles que la laine, la céramique, le bois ou même le fer. 



© Francesco Di Lisa, Wool
Image empruntée ici



© Francesco Di Lisa, ceramic, wood and iron
Image empruntée ici


Je vous invite donc à visiter le site de cet artiste à l'imagination foisonnante, ludique et non moins rigoureuse. Vous y ferez une magnifique promenade. 

Le site de Francesco Di Lisa, c'est ici.


Textes en regard


@ Francesco Di Lisa
Image empruntée ici

"L'image du collage relève d'une poétique du fragment. Son organisation procède par contraste et se développe sur un rythme harmonique. Elle se compose dans la représentation ou se dissout dans l'abstraction. L'image du collage réunit différents statuts de l'œuvre et fonctionne à partir de ses propres règles : elle ordonne la liberté des gestes. Son action s'élabore selon un dispositif conjuguant l'instinct et l'approche intellectuelle. (...)
Du collage à l'assemblage, le pas est vite fait : il mène à la sculpture par accumulation, même si la sculpture suit le mouvement inverse qui consiste à enlever. Collage et assemblage riment lorsque l'aplat prend du relief et que le profil de l'image devient bi-dimensionnel. Le collage fonctionne par addition mais aussi par soustraction; décollage, papiers déchirés – comme Wols et Rotella."

Le collage, une poétique du fragment, Matteo Bianchi , in L'esprit du collage, Pagine d'Arte, 2010. 

"Que nous enseigne la technique du collage? Celle-ci est contenue dans un double processus de déconstruction et de reconstruction. D'abord l'artiste sélectionne au cœur du réel un ensemble d'images ou de matériaux hétéroclites. Son regard capture les détails et est ravi par des formes. Alors la main, munie de ciseaux, découpe, détaille, prélève. S'accumulent les morceaux épars d'une réalité qui ne fait plus sens mais qui se recharge de potentialités nouvelles. Puis l'artiste contemple une nouvelle fois les formes trouvées que son regard va élire en trouvailles. Le choix s'opère, l'artiste s'empare d'un support et commence à assembler les pièces de ce puzzle sans modèle.Il met en rapport, il trouve les liens et s'enthousiasme des dissonances, il juxtapose et superpose, recouvre et découvre. La colle devient alors son outil, invisible toutefois dans le résultat final. Les bris du réel, arrachés à leur univers, sont insérés avec leur histoire, avec leurs propriétés originelles, dans une structure mouvante qui les reconfigure."

Le collage: expérimenter l'imprévisible, Véronique Mauron, in L'esprit du collage, Pagine d'Arte, 2010. 

"Lorsqu'on parle de série en art, on désigne soit un ensemble ordonné d'œuvres régies par un thème, support d'un problème plastique à résoudre, soit une multiplicité de figures plus ou moins équivalentes résultant d'un jeu combinatoire ou encore d'un traitement répétitif systématique. 
Donc, en premier lieu, il y a série chaque fois qu'un peintre exécute, à partir d'un modèle ou d'une même donnée formelle, une suite continue d'objets qui représentent dans leur succession un itinéraire progressif dans la recherche. Les nativités, les natures mortes dans leur répétition thématique concentrent toute l'attention sur les problèmes de forme, de couleur, de matière, jusqu'à n'apparaître que comme des prétextes ou comme des contraintes acceptées. On retrouve la même concentration thématique dans la gravure où les recherches effectuées d'un tirage à l'autre nous révèlent la véritable nature exercitive du travail artistique. Ainsi l'œuvre entier d'un peintre peut être considéré dans sa continuité systématique comme la production d'une ou de plusieurs séries de solutions apportées à des problèmes plastiques historiquement fort précis. La série des Montagne Sainte-Victoire, les Nymphéas de Claude Monet, les natures mortes cubistes (celles de Picasso, de Braque ou de Juan Gris) conduisent à méditer sur cette fascination du regard obsédé par un thème que le travail pictural fait disparaître par l'effet d'exercices formels de plus en plus déréalisants. C'est que le travail sériel contient le destin temporel de la vision : l'œil ne s'arrête pas arbitrairement sur un simple prétexte, il choisit l'objet sur lequel il va s'acharner, car la série a pour but de dénaturer et, à chaque moment de l'histoire, c'est une nouvelle idéologie de la nature à laquelle le peintre s'affronte. 
De ce point de vue, les arbres de Mondrian sont exemplaires: issus de la tradition romantique et du paysage néerlandais, ils se transforment en cortex d'encre noire, puis, dans l'horreur du vert, deviennent structures arborescentes et géométrie de la méditation." 

Marie-José Mondzain-Baudinet, Encyclopædia Universalis

Bibliographie sélective



L'esprit du collage
Matteo Bianchi & Véronique Mauron
Pagine d'Arte, 2010




Collage/collages
from cubism to New Dada
Catalogue de l'exposition GAM, Turin
Electa, 2007


Eugène Fidler - Terres Mêlées
Cathie Fidler, Éditions Ovadia, Nice, 2016




L'abstraction
Arnauld Pierre et Pascal Rousseau
Citadelles et Mazenod
à paraître le 6 avril 2021


Je tiens à remercier Francesco Di Lisa de m'avoir fourni les visuels qui illustrent ce billet de blog et de m'avoir transmis des informations sur son parcours et sa démarche artistique.