UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


dimanche 9 janvier 2022

Rien que pour vos yeux...

 

Atelier Badani

© Christophe Badani


Trait hors des chemins, sûr de son chemin, qu'avec nul autre on ne saurait confondre.
Trait comme une gifle qui coupe court aux explications. 
Peinture pour l'aventure, pour que dure l'aventure de l'incertain, de l'inattendu. Après des années toujours encore l'aventure. 

Henri Michaux, Émergence-RésurgenceSkira, 1972, p.72. 


Je suis en retard cette année, en retard sur bien des choses. Mon dernier billet de blog remonte au 27 septembre 2021. Procrastination, crise de flemme, grisaille ambiante, je ne sais – un peu de tout, je suppose. 

Et puis, 2021 vient de se faire la malle et on se demande bien ce que nous réserve cette nouvelle année dont tout le monde semble se réjouir. Je suppose qu'il s'agit d'une façon de conjurer le mauvais sort. 

Je ne sais pas trop quoi en penser de cette nouvelle année. Elle vient de m'envoyer Omicron dans la tronche – pardonnez-moi ce vocabulaire peu élégant, mais c'est vrai que ce vilain virus commence à ...  vous voyez ce que je veux dire – je ne me risquerai pas à utiliser le verbe qui "échappa" à notre président. Comme je ne suis pas un perdreau de l'année, je suis dûment vacciné et ce ne fut qu'une expérience inconfortable, l'espace de quelques jours. Je suis donc à l'isolement, ainsi que mon épouse. Nous nous croisons, masque sur la figure. C'est irréel...

Confiné dans mes quartiers, je n'ai cessé de penser à ce premier billet de blog de l'année. J'ai peaufiné la première phrase dans ma tête et puis, elle est partie aux oubliettes. Au fond de moi-même, je savais qu'il me suffisait de m'y mettre pour que les mots viennent. Bon, me direz-vous, c'est pas parce qu'on s'y met que l'on accouche d'un bon texte. Ça c'est sûr, comme dirait ma concierge, sauf que de concierge, je n'en ai pas. Je m'égare (du nord). Je me sens d'humeur facétieuse au fur et à mesure que j'écris ce texte. J'aime les blagues à deux sous et les jeux de mots alambiqués. Je vénère Pierre Dac et Raymond Devos, ça vous le savez déjà. 

J'ai donc passé de longues heures sur un canapé-lit avec pour compagnie, un joli nounours et une charmante marmotte en peluche. 

Finalement, j'ai décidé d'avoir recours aux lettres. J'imagine votre visage perplexe à lecture de cette phrase. 

Allez savoir pourquoi, j'ai eu envie de me replonger dans l'univers de Paul Klee avec mes deux peluches pour fidèles compagnons. Klee est d'actualité puisqu'une belle exposition lui est consacrée au LaM à Villeneuve-d'Ascq jusqu'au 27 février 2022. Elle s'intitule, Paul Klee, entre-mondes et elle explore les rapports entre l'œuvre de Klee et "l'art des fous", l'art des enfants et des primitifs - un angle tout à fait original et pertinent. 



Paul Klee, Besessenes Mädchen 
(Jeune fille possédée)
29 x 43, 2 cm, 1924
Fondation Beyerler, Bâle
Image empruntée ici



Paul Klee, Daemonisches Fraulein, 
(Demoiselle démoniaque)
30,9 x 45,6 cm, 1937 Coll. Zentrum Paul Klee, Berne
Image empruntée ici


J'ai également consulté d'anciens catalogues et au fil des pages, je me suis délecté de ses farandoles de lettres. C'est magique et fascinant. Pour l'obsessionnel que je suis, faire danser les lettres, c'est une expérience proche de l'extase; j'exagère à peine. 




Paul Klee, Jadis surgi du gris de la nuit,
15,8 cm x 22,5 cm, 1918
Coll. Zentrum Paul Klee, Berne
Image empruntée ici 


Paul Klee, La pastorale, 52,4 cm x 69,3 cm, 192I
Museum of Modern Art, New York
Image empruntée ici



Paul Klee, Grenze (Frontière), 35,4 cm x 50 cm, 1938
Coll. Zentrum Paul Klee, Berne
Image empruntée ici

Lettres alignées aux couleurs syncopées, traces gravées en un alphabet poétique selon un schéma faussement répétitif  où les lignes se promènent à leur guise, signes d'une maladresse délibérée que l'on imagine orner quelque grotte préhistorique. Ce monde mystérieux me ravit. Ce n'est pas une découverte récente – Klee m'accompagne depuis des années. 
D'autres peintres, graphistes et calligraphistes m'ont également ouvert la voie. Écrire c'est peindre, peindre c'est écrire, c'est ce que fit Henri Michaux et beaucoup d'autres qui peuplent mon imaginaire. J'aime cette chorégraphie de signes et de lettres que je collectionne au gré de mes recherches. Je ne cesse de scruter les merveilleux travaux de Denise Lach, Christophe Badani et Benoît Sjöholm. J'ai parfaitement conscience qu'il m'en reste d'autres à découvrir et à aimer. 



Henri Michaux, peinture à l'encre de chine 
reproduite dans Émergence-Résurgence
Skira, 1972, p.62. 
Image empruntée ici




Denise Lach, article 8, 50 x 65 cm, 2000
The Berlin Calligraphy Collection
Image empruntée ici



Christophe Badani 
encre de chine sur papier, 
30 x 42 cm
Image empruntée ici 



Benoît Sjöholm, sérigraphie, 2018
Image empruntée ici


J'allais presque oublier l'exposition intitulée, Écrire, c'est dessiner, que l'on peut voir en ce moment au Centre Pompidou-Metz et qui honore Etel Adnan en regard des œuvres de Pierre Alechinsky, Roland Barthes, Louise Bourgeois ainsi que des manuscripts autographes d'écrivains illustres, tels que Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Antonin Artaud... 


Etel Adnan, Rihla ila Jabal Tamalpais (Voyage au Mont Tamalpais), 2008

Etel Adnan
Image empruntée ici


L'an dernier, j'ai osé franchir le pas et je me suis fabriqué mon propre système d'écriture après m'être passionné pour l'écriture asémique. Ce terme, qui peut paraître abscond, définit une écriture dénuée de sens. L'intention est d'imiter sans signifier quoi que ce soit. Ainsi se crée presque spontanément une sorte de vertige esthétique fait de hiéroglyphes indéchiffrables.. 

Je me souviens, qu'enfant, je me disais qui si je répétais le mot chaise à l'infini, il perdrait tout sens pour ne plus être qu'un son. J'étais un drôle de gamin. 

Je vous ai sélectionné, en guise de cartes de vœux virtuelles, quelques unes de mes recherches réalisées l'an dernier. Vous constaterez que je me suis également intéressé à l'effacement du texte. Le champ des possibles est immense et j'ai du pain sur la planche. 

Ce travail, que j'ai entrepris avec sérieux, n'est, bien sûr, que broutilles au regard des œuvres que j'ai sélectionnées ci-dessus. C'est en toute simplicité que je les confie à vos yeux interrogateurs; surtout ne me demandez pas combien de temps j'ai mis pour les faire, chut, c'est un secret. 

Que la nouvelle année vous soit radieuse...


Encre et crayons de couleur, 42 x 59,4 cm, 2021


Encre et crayons de couleur, 42 x 59,4 cm, 2021


Collage, 60x 80 cm, 2021


6 pages de livre, recyclage au feutre, 2021

















lundi 27 septembre 2021

STEVEN HEATON À L'ÉPREUVE DU TEMPS...

 


Certain things that remain lost in the night, 2021
© Steven Heaton 
Image empruntée ici


Une aussi longue histoire

Vous l'aurez compris, j'ai une longue histoire avec l'Angleterre et mes rêveries de promeneur sur la Toile me font découvrir des artistes dont le travail passionnant ne cesse de me ravir. Je sais très bien que voir un tableau sur un écran ne rend pas justice aux subtilités que recèle l'œuvre. La lumière, la texture, l'épaisseur, la densité perdent leur éclat et se trouvent aplatis. Mais c'est quand même magique de pouvoir effleurer la somptueuse beauté de certaines peintures en un tour de clic. Et puis, en ces temps de Brexit (et de Covid !) il faut bien s'adapter.
 
Vous avez également compris que l'art abstrait occupe une place privilégiée dans mes recherches présentes. L'art abstrait qui me touche trouve ses racines dans le travail de Paul Klee, de Richard Diebenkorn, de Mark Rothko et dans celui de Ben Nicholson dont je ne manquerai pas de vous parler dans un avenir plus ou moins proche. J'ai failli oublier Nicolas de Staël, Otto Freundlich... la liste est trop longue. 

Depuis quelques temps, c'est le travail de Steven Heaton qui accompagne mes propres créations. Je ne cherche pas à l'imiter ou à le plagier (quel vilain mot) ; il est simplement là, je regarde ses œuvres, il nourrit mon imaginaire et cela me fait du bien. 
Je vous propose de plonger immédiatement au cœur de l'un de ses tableaux. 




Ghosts will build their nest in your future
© Steven Heaton, 2019


Les fantômes construiront toujours
leur nid dans votre avenir

Ce tableau date de 2019. C'est une huile de taille moyenne, 55 x 35 x 5 cm sur un panneau de bois de bouleau. En outre, pour mettre son travail en valeur, l'artiste a choisi un cadre en chêne datant du 19e siècle. Ces indications sont précieuses. L'œuvre est résolument moderne, mais elle s'inscrit dans le temps. Pour le support, on songe à l'âge d'or de la peinture hollandaise, période qu'affectionne particulièrement Steven Heaton. Le cadre, quant à lui,  nous transporte dans un 19e siècle où la modernité de Turner côtoie les sensuelles compositions des peintres préraphaélites. Je voyage souvent de l'un aux autres. 

L'œuvre de Steven Heaton est d'une grande pureté. Les lignes et les couleurs sont d'une belle harmonie ; elles se fondent et se répondent afin de souligner la luminosité d'un bleu auquel le regard ne peut se soustraire. On serait tenté d'affirmer que "tout n'est qu'ordre et beauté" tant l'oeuvre est stable, sereine. Pourtant, à y regarder de plus près, on perçoit que ce n'est pas un simple rectangle qu'il nous est donné d'admirer. 

Le noir inscrit le bas du tableau dans une oblique inattendue qui vient rompre l'effet de stabilité et de sérénité. C'est ce qui donne à cette œuvre une vie intérieure faite de pulsations mystérieuses. C'est aussi ce qui nous force à lire ou à relire le titre que l'artiste a donné à son œuvre. On est d'abord intrigué par la longueur de ce titre et on devine que Steven Heaton est féru de littérature. Le message est cryptique : Les fantômes  construiront toujours leur nid dans votre avenir. Il s'agit d'une prise en compte du temps où les forces des ténèbres accompagnent nos nuits troublées.  Le temps des fantômes appartient à la fois au passé et au présent ; ils troublent le sommeil de ceux qu'ils visitent, généralement leur assassin. 

Ce sont de drôles d'oiseaux qui s'installent dans notre avenir. Le nid est habituellement un refuge mais, en l'occurrence,  il pourrait bien s'agir d'un leurre. L'équilibre et l'instabilité habitent ce titre. Il évoque explicitement l'œuvre picturale tout en s'adressant à notre inconscient. Enfin, ces fantômes qui effleurent l'œuvre de l'artiste évoquent immanquablement le monde de Shakespeare. 

L'art abstrait permet de percevoir les différentes strates de l'œuvre sans jamais imposer une interprétation unique et péremptoire. Et puis, il y a l'émotion qu'elle suscite et qui continue de vivre en nous dans le souvenir de notre contemplation. L'art est une recherche du temps complexe et élusive. 

Les œuvres de Steven Heaton abondent sur la Toile et il suffit de se rendre sur son site pour mesurer la richesse et la force de son travail. Promenez vous au gré des titres et des matières où les glacis à l'huile habillent les collages de papier jaunis par le temps (encore lui). Il y a même une œuvre qui suggère ouvertement le temps retrouvé de Marcel Proust. 


Steven Heaton, Time regained, 2021
Image empruntée ici


Un peintre discret et volontiers facétieux



© Steven Heaton


Vous trouverez, ici et là, des renseignements sur l'artiste, mais il reste très discret. Lorsque je lui ai demandé une photo le représentant au travail, il m'a envoyé un cliché étonnant où il porte une sorte de sac-oiseau au bec acéré qui lui recouvre totalement la tête. En ces temps de Covid, on songe aux médecins (les beak doctors) qui parcouraient Londres lors de la Grande Peste de 1665. Peut-être est-il tout simplement facétieux. On peut l'entrevoir lors de vernissages ou dans son studio, lunettes sur le haut du front et longue barbe qu'il laisse pousser depuis quatre ans. 



Image empruntée ici

Échanges et entretien

Steven Heaton est un peintre généreux totalement impliqué dans son art et sensible aux vibrations de son temps – il ne vit pas dans une tour d'ivoire. C'est un homme du nord de l'Angleterre, une région rude où le football est roi et où persiste le souvenir des Beatles. Elle englobe Manchester et Liverpool, des centres qui bénéficient d'une vie culturelle dynamique. La Tate Liverpool est un superbe musée d'art moderne situé dans d'anciens docks donnant sur l'estuaire de la Mersey. 


La Tate Liverpool
Image empruntée ici


Il m'a accordé un long entretien téléphonique et a même préparé un texte où il s'efforce d'analyser sa démarche. Ces échanges ont été particulièrement fructueux et je vous propose d'en découvrir une synthèse. Ce n'est pas une transcription, c'est une adaptation de ses propos : 

Je ne viens pas d'une famille qui s'intéressait à l'art. Je me suis tout d'abord tourné vers les arts graphiques et c'est dans ce domaine que j'ai commencé à gagner ma vie. Mais, au bout de deux ou trois ans, je me suis rendu compte que ce n'était pas ce que je voulais faire. Je me suis donc inscrit à la faculté des Beaux-Arts de Salford. Cela a été une très bonne expérience, quelque peu insolite car j'étais plus âgé que la plupart des étudiants. 
L'art abstrait me convient dans la mesure où j'aime être à la marge. Je suis constamment en train de travailler, d'écrire des notes, d'accumuler des croquis. 



© Steven Heaton


Je ne cesse de travailler et je suis plutôt lent dans ma pratique artistique. Je cherche la simplicité et, pour ce faire, il me faut constamment revenir sur mes toiles et autres panneaux de bois. C'est une démarche tout à fait obsessionnelle qui requiert une longue maturation. Je travaille toujours plusieurs œuvres à la fois. Un tableau peut me prendre des années avant que je décide qu'il est terminé. Il m'arrive même de les enfouir dans la terre pour que l'usure du temps s'inscrive dans la matière. Ainsi, j'ai enterré pendant six ans deux toiles intitulées Nothing is Ever the Past (Rien n'est jamais le passé). C'est quelque chose que je ne fais plus désormais.



Steven Heaton, Nothing is Ever the Past
Image empruntée ici



J'ai envie que les spectateurs prennent leur temps, qu'ils ralentissent et qu'ils regardent mes œuvres de plus près au point d'être totalement absorbés dans leur contemplation. Je suis fasciné par notre perception du temps, comment nous comblons les vides et comment nous appréhendons le monde.

Je n'aime pas être cantonné à une seule technique ; tout me convient. Je travaille l'acrylique, la peinture à l'huile sur des supports variés et souvent insolites – des morceaux de bois, des cadres de fenêtres. 


Ben Nicholson, Composition abstraite, 1936
image empruntée ici



J'éprouve une vénération pour le travail de Ben Nicholson et, depuis quelque temps, je me consacre à des recherches sur son travail. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas uniquement l'aspect esthétique, c'est aussi le contexte économique, sociologique, politique dans lesquels ses œuvres ont été créées. Cela aboutira, l'an prochain, à une exposition où des des artistes contemporains seront confrontés aux œuvres de Ben Nicholson. Ils ne s'agit pas de faire des copies, mais de comparer des méthodes inscrites dans un contexte spécifique et différent.  



Image empruntée ici

Lors de ma précédente exposition en 2019, juste avant le confinement, j'ai croisé mon regard avec celui de Vermeer tout en collaborant avec Sara Riccardi, une historienne de l'art qui s'était installée récemment à Manchester. À l'occasion de cette exposition, je me suis imposé d'utiliser les techniques auxquelles Vermeer avait recours. Il était hors de question que je m'inspire directement de ses œuvres. Je voulais m'immerger dans le silence qui habite les peintures de Vermeer et imaginer son regard sur le monde d'aujourd'hui.  C'est la raison pour laquelle j'avais intitulé cette exposition, Composed from Silence (Composé à partir du silence). 



Steven Heaton, Echoes : Answer, 2019
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Steven Heaton, Home of material silence, 2019
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Ce qui me semblait également important, c'était d'amener les spectateurs à se détacher du chaos ambiant pour apprécier la lenteur et le silence. 

Je travaille à des heures fixes et je me rends à mon atelier tous les jours à Manchester dans ma Morris Minor de couleur verte. 


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© Steven Heaton


Je travaille aussi chez moi, ce qui me permet de faire de longues promenades et de me déconnecter tout en faisant le tri dans mes pensées. Je fais des recherches, je lis beaucoup. Tout cela alimente mon imaginaire lorsque je reprends mes pinceaux dans mon atelier. 



Le projet Cross Street Arts est une organisation caritative à but non lucratif. Nous louons de grands bâtiments que nous divisons en ateliers et nous les louons à des artistes qui peuvent donc travailler dans des conditions convenables et même préparer une exposition. Nous agissons en collaboration avec la Cattlefied Gallery qui permet à de nombreux artistes contemporains d'exposer leur travail. Cette galerie a des contacts au niveau international ce qui assure un rayonnement particulier aux artistes de la région de Manchester. 

L'épidémie de Covid n'a pas véritablement affecté mon approche. Ma dernière exposition, Composed from Silence, juste avant le premier confinement, encourageait les gens à prendre leur temps, à faire une pause. Ironiquement, le monde a marqué le pas lors de l'épidémie. 

En ce moment, je suis totalement absorbé par un projet d'exposition qui aura lieu dans l'espace de la Saul Hay Gallery à Manchester en juin 2022. 
L'idée est de proposer un voyage rétrospectif dans l'après Seconde Guerre mondiale. C'est une période très riche où les artistes se sont tenus en marge des idéaux de la reconstruction. Ils se sont mis en quête d'un nouveau style de vie fondé sur le partage. L'un des artistes les plus intéressants de cette période est Francis Davison qui a vécu un temps en autarcie avec son épouse Margaret Mellis, également artiste, dans le Suffolk.

  
Francis Davison, House, Essex, 1950
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Margaret Mellis, Blue Anemone, 1957
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Je compte réunir un petit groupe d'artistes qui proposeront leur regard sur la société d'aujourd'hui dominée par l'argent et ils s'interrogeront sur les dérives de la scène artistique contemporaine. 

Il est essentiel de voir les œuvres "pour de vrai" et je conseille aux jeunes artistes de se rendre dans les galeries et les musées afin de rencontrer les visiteurs et de prendre le pouls  de l'air du temps. 

Retour sur une œuvre


Steven Heaton, A Quiet History, huile sur panneau de bouleau, 2019.
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Le cadre est est fait de bois de hêtre datant du 19e siècle. L'aspect sombre du bois fait surgir la lumière et les couleurs du tableau. Le carré de 60 x 60 cm assure une évidente stabilité au tableau. De même, la construction est solide : lignes marquées, blocs fermement arrimés, complémentarité entre les formes, subtiles jeux de couleurs et contrastes délicats ou tranchants. La rondeur du cercle permet une entrée méditative dans le tableau. Des traces roses adoucissent l'ensemble et se promènent dans les ocres. Une seule oblique, accrochée à une découpe de couleur noire,  crée une rupture dans l'ordonnancement des formes. Un petit rectangle rouge attire irrémédiablement notre regard  – vous vous souvenez de la bouée rouge peinte par Turner ? Le rectangle blanc s'affirme comme une falaise au sommet de laquelle frémissent des traces de peinture délibérément maladroites. C'est la pulsation de la vie qui suinte du tableau. Une surface turquoise, où l'on devine le passage d'autres couches de peinture, suggère les vestiges d'un passé immémorial. 

Il s'agit bien d'une histoire silencieuse, d'un murmure de formes et de couleurs. Le peintre est, une fois de plus, en quête de silence, loin du fracas de la foule déchaînée. Pour ce faire, il lui faut laisser le passé affleurer la surface d'un panneau de bois dont l'histoire est destinée à rester mystérieuse. De multiples histoires convergent et se répondent en une quantité d'échos silencieux. Le regard du peintre absorbe celui du spectateur et vice versa. C'est ainsi que l'œuvre vit en nous et qu'elle accompagne nos rêves pour nous aider à mieux vivre. 

Textes en regard


Steven Heaton, Toward Light, 2021
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Au cours de la deuxième décennie du vingtième siècle, un tournant radical et déterminant s'opère en peinture, l'invention de l'abstraction. 
Certes, depuis la nuit des temps, des formes non figuratives ont été utilisées au sein de programmes décoratifs, par exemple les grecques ornant les terres cuites de l'Antiquité, les arabesques des ferronneries baroques ou les volutes de l'Art Nouveau. Mais ces motifs étaient subordonnés à des finalités extérieures, comme l'embellissement d'un lieu ou d'un objet. 
La démarche qui caractérise les maîtres de l'abstraction du début du 20e siècle consiste à proposer, purement et simplement, une "image abstraite". 
L'oxymore que constitue cette expression, une image étant traditionnellement définie comme une réplique de la réalité, indique la nouveauté de l'entreprise. Les peintures abstraites sont des images autonomes qui ne renvoient à rien d'autre qu'elles-mêmes. Dans ce sens, elles s'apparentent aux icônes de la religion orthodoxe qui manifestent la présence d'un contenu plutôt qu'elles ne le représentent, mais, à la différence de ces images religieuses, les peintures abstraites rompent avec le monde des apparences. Elles révèlent l'existence de réalités jusqu'alors invisibles et inconnues, que chaque artiste détermine à sa façon, selon ses propres convictions, son parcours et sa culture, de l'art populaire aux théories les plus spéculatives. 

Centre Pompidou, Dossier documentaire sur l'abstraction, source, cliquez ici. 

Steven Heaton, Morning Assembly, 2021.
Image empruntée ici



On s'achemine ainsi vers un art entièrement nouveau ; qui sera à la peinture, telle qu'on l'avait envisagée jusqu'ici, ce que la musique est à la littérature. 
Ce sera de la peinture pure, de même que la musique est de la littérature pure.
L'amateur de musique éprouve, en entendant un concert, une joie d'un ordre différent de la joie qu'il éprouve en écoutant les bruits naturels comme le murmure d'un ruisseau, le fracas d'un torrent, le sifflement du vent dans une forêt, ou les harmonies du langage humain fondées sur la raison et non sur l'esthétique.
De même les peintres nouveaux procureront à leurs admirateurs des sensations artistiques uniquement dues à l'harmonie des lumières impaires. 

Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913. 
Source, cliquez ici. 




Steven Heaton, The Land in Silence Stands, 2019
Image empruntée ici



L'Écoute-Silence
Pour Suzanne Flon

Écouter ce que dit le vent quand il ne dit plus rien
mais reprend souffle et se souvient
d'avoir été si haletant après sa course
sa course de vent qui court après le vent
Que dit le vent quand il se tait ?
Que dit le silence du vent ? 

Écouter ce que dit la pluie
quand un instant elle fait halte
et cesse l'espace de trois mesures
de tambouriner ses doigts d'eau
sur le toit et les carreaux
Que dit la pluie quand il se tait ?
Que dit le silence de la pluie ? 

Écouter ce que dit la mésange nonnette
quand elle suspend ses roucoulades
et que son chant dans le matin clair 
reste en filigrane dans l'air
Que dit l'oiseau quand il se tait ? 
Que dit le silence de la mésange ? 

Le silence dit que le silence
écoute couler la source du chant

in À la lisière du temps, Poésie/ Gallimard, 1990. 


Steven Heaton, A Place Where Light is Silent, 2020.
Image empruntée ici


Je tiens à remercier Steven Heaton pour sa chaleureuse disponibilité et son aide précieuse. Qu'il soit également remercié d'avoir mis à ma disposition de nombreux visuels. 

Liens

Le site de Steven Heaton, c'est ici

Le site de Cross Street Arts, c'est ici

Le site de la Saul Hay Gallery, c'est ici




samedi 14 août 2021

DAVID SMITH, LE SENS DE L' ÉPURE




Black is not the only colour, David Smith, collage
Image empruntée ici

Pourquoi notre regard est-il irrésistiblement attiré par telle peinture ou tel dessin ? Pourquoi revenons-nous toujours vers nos artistes préférés? Ce n'est pas uniquement pour nous rassurer dans nos choix. Ils représentent, à n'en pas douter, une part de nous-mêmes que l'artiste a su nous donner en cadeau. Finalement, ce n'est pas ce que nous voyons qui nous touche, mais ce que nous ne voyons pas. C'est le mystère qui nourrit notre imaginaire et notre sensibilité.

J'aime garder les yeux ouverts sur l'invisible et c'est ce qui me permet de voyager de Turner à Klee, de Hammershøi à Freundlich, de Poussin à Bacon... Comme vous avez pu le constater, j'aime découvrir de nouvelles vibrations afin d'enrichir mon musée intérieur. Je vais donc vous proposer de traquer les mystères des créations d'un artiste anglais que j'ai découvert il y a quelque temps. Le travail de David Smith me parle  – c'est un murmure des yeux. 


David Smith



David Smith, l'artiste...
© David Smith


David Smith vit dans le Dorset, un comté qui se trouve dans le sud-ouest de l'Angleterre et dont le chef-lieu est Dorchester. 


Image empruntée ici



Image empruntée ici


L'East Cliff, sur la côte jurassique à Bridgport, 
dans le comté du Dorset, © Carolyn Parent
Image empruntée ici

C'est une magnifique région tantôt vallonnée, tantôt rugueuse marquée par l'ère jurassique. La silhouette de Tess, héroïne tragique du roman de Thomas Hardy hante ces paysages.



© David Smith


© David Smith


© David Smith




"Un travail abstrait, minimaliste et répétitif"





9 red Lines
© David Smith



Lorsqu'on lui demande de définir son art, David Smith s'exprime en ces termes : " C'est un travail abstrait, souvent minimaliste et répétitif". Le caractère abstrait et répétitif de son œuvre relève de l'évidence. La notion d'art minimal est plus difficile à cerner. Il s'agit pour l'artiste " d'utiliser des formes simples afin d'exprimer un choix restreint de contenus émotionnels et intellectuels." Pour faire encore plus simple, l'art minimal est parfaitement défini par Mies Van der Rohe lorsqu'il affirme que "less is more". Je serais tenté d'ajouter,  qu'en l'occurrence,  "small is beautiful". 


Eight Disks
© David Smith


En effet, les dessins, collages et aquarelles de David Smith sont d'une beauté magique qui tend vers l'épure. Il parvient à allier maîtrise du geste et spontanéité. C'est vraisemblablement cette osmose qui laisse affleurer des pulsations subtiles et néanmoins présentes. En outre, la répétition des formes et des motifs assure une musicalité tout à fait particulière. J'aime, pour ma part, admirer ses œuvres en écoutant les accords syncopés d'Erroll Garner ou les sublimes improvisations de Keith Jarrett. 



The Lost Archive of Erosion
© David Smith


Il ne s'agit pas de chercher un message particulier dans ses dessins et autres collages, mais de se laisser bercer par la musique des formes. L'échange avec l'œuvre se fait alors naturellement, spontanément. Il s'ensuit une impression de plénitude qui satisfait le regard et l'esprit.


My Vagrant Heart
© David Smith

 
David Smith est un artiste généreux, un rien obsessionnel, mais qui a dit que c'était un défaut ? Il aime partager son travail, offrir sur la Toile ses carnets de croquis délivrés au jour le jour. Le dessin est alors perçu comme une jubilation quotidienne où la densité côtoie la légèreté. Le trait est parfois fébrile, comme si l'artiste tentait de nous faire partager l'intimité du geste créateur. 



With humble excuses he departed
© David Smith



David Smith a bien voulu répondre à une série de questions que je lui ai envoyées, voici une synthèse de ses réponses :

Être un artiste


In the room with no soul
© David Smith


J'ai toujours su qu'il y avait de la créativité en moi. Enfant, j'étais bon en dessin. J'aimais dessiner des arbres, des champignons, des fleurs et surtout des oiseaux. J'aurais aimé devenir taxidermiste plus tard, mais ma mère voyait d'un très mauvais œil que je rapporte des animaux morts ou vivants à la maison. Donc, il ne me restait plus qu'à les dessiner. À l'âge de dix ans, ma chambre était décorée d'œuvres de Kokoschka, de Cézanne et de Van Gogh. Ces images voisinaient des plans de locomotives et des photographies d'animaux sauvages. Cette même année, mes parents décidèrent de m'emmener faire un voyage en Autriche et en Allemagne. Je ne donnai mon accord qu'à condition que nous nous rendions au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Je continuai à m'intéresser à l'art durant mes études secondaires, mais l'idée de devenir un artiste ne m'effleurait pas l'esprit. Ensuite, je me suis inscrit dans une école d'art essentiellement parce que cela me permettrait d'acquérir des savoirs dans de multiples domaines telles que la typographie, la topographie, la soudure, la peinture, l'impression, le travail de la pierre, la recherche et l'écriture. À l'époque, le système éducatif en Angleterre insistait pour donner aux étudiants une formation généraliste et cela me convenait. Mais  en fait, il m'a fallu plus de trente ans pour me rendre compte que je voulais devenir un artiste. 
J'ai suivi une formation préparatoire de deux ans à l'école d'art de Colchester. J'ai également été influencé par de nombreux artistes qui ont fait leurs études dans cette école. En première année, l'accent était mis sur le dessin et les techniques. En seconde année, je me suis consacré presque exclusivement à la sculpture. J'ai ensuite obtenu mon diplôme (sculpture et gravure) après trois ans d'études à l'école d'art de Kingston. 

La stimulation visuelle


A few lines about Dora and Dale
© David Smith


Au plan visuel, mon attention se porte le plus souvent sur des détails tout à fait étranges. Je suis toujours aux aguets. J'ai découvert, il y a quelques années, que je souffrais d'aphantasie. Cela veut veut dire que je suis incapable de me représenter une image mentale. Pour compenser, j'emmagasine des images du réel, je me concentre sur l'infiniment petit. Dans un monde où nous sommes constamment bombardés d'images diverses, j'aime à croire que mes dessins pourront apporter un peu de sérénité. 


Le projet #Letter 365
"Une mise en grille"



Letter 365 poster background
© David Smith



 Image empruntée ici

C'est un projet essentiellement ludique. C'est un jeu que l'on peut apparenter aux ondulations laissées sur le sable par la marée. C'est répétitif et unique à la fois.
#Letter 365 s'est fait dans la foulée de ma première tentative de mise en série annuelle autour de mes collages, intitulée #Collage 365. Il devait être présenté à la galerie Allsop à Bridport dans le Dorset. 
#Letter 365 fut, pour moi, une expérience extraordinaire. Ce projet devint autonome en quelque sorte et chaque jour apportait son lot de connexions et de coïncidences absolument étonnantes. 






"Mise en grille", images empruntées ici



Ma passion pour ce qui est dissimulé, pour les secrets que l'on ne doit jamais révéler, alliée à mon intérêt pour l'ordre et le chaos me permirent de systématiser la plus formidable "mise en grille" qu'il m'est jamais été donnée de réaliser. 


 Image empruntée ici


Le principe de base était de créer une œuvre achevée par jour et ce, pendant une année. Chaque œuvre était ensuite glissée dans une enveloppe et envoyée à la galerie pour y être exposée dûment scellée. Je m'étais imposé une règle simple : remplir mon contrat à minuit. Chaque enveloppe pouvait être achetée à n'importe quel moment, mais aucune ne devait être ouverte avant d'être exposée dans la galerie. Les acheteurs ne devaient pas savoir ce que contenait les enveloppes. 
Seules les œuvres achetées seraient décachetées. Les enveloppes qui n'avaient pas trouvé d'acheteur seraient détruites au vu de tous sans être ouvertes. Au plan visuel, l'idée était, depuis le début, de créer un dispositif en grille sur les murs de la galerie. Cette structure évoluerait en fonction des œuvres ainsi révélées. 
Cliquez sur ce lien pour découvrir l'ensemble du projet. 

L'écriture asémique


© David Smith



© David Smith

Je me suis toujours intéressé aux signes, aux symboles et aux sceaux. J'adore la typographie, les diagrammes, les cartes, etc... L'écriture asémique est une autre forme de dissimulation. Comme le sens ne s'impose pas à nous comme une évidence, nous en cherchons la signification et nous portons une attention plus soutenue aux signes qui s'offrent à nous. Quand j'ai découvert l'écriture asémique, je ne savais même pas la nommer. Puis je me suis intéressé aux artistes qui la pratiquait, tels que León Ferrari, Mira Schendel et Xu Bing. 



© David Smith

La contrainte

Grâce au projet #Letter 365, j'ai pris conscience de l'importance d'une discipline quotidienne. J'ai compris combien il était essentiel de travailler en fonction d'un format en particulier. La contrainte nourrit ma créativité et m'impose une discipline à l'intérieur de laquelle je peux m'exprimer. Ce n'est pas une nécessité impérieuse, mais c'est très utile et cela augmente le plaisir que j'éprouve à créer. 

Les techniques de gommage



© David Smith


Je vis à proximité d'une côte jurassique inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO. La côte est un lieu où les temps immémoriaux côtoient les temps éphémères – le temps géologique est submergé par les marées. La côte subit constamment les effets de l'érosion. Les traces d'un passé datant de milliers d'années peuvent être réduites à néant en quelques secondes. De même, il est possible de gommer en un rien de temps un dessin qui a pris des heures à réaliser. Le Dorset regorge de traces, de fossiles, de cercles de pierres, de tumuli, de pistes qui laissent deviner un passé qui n'est jamais totalement effacé. Il en est de même pour mes dessins. 



Forêt de fossiles
West Lulworth, Dorset
Image empruntée ici


© David Smith



© David Smith



© David Smith


Du rôle de la musique


© David Smith


Je ne me sens pas très bien si je n'écoute pas de la musique. C'est essentiel pour moi aussi bien au plan culturel qu'au plan personnel. Je la perçois comme un langage universel, une force unificatrice qui rassemble des gens de tous horizons, de tous âges et de toutes nationalités. J'écoute de la musique en travaillant, mais je choisis toujours une musique qui ne va pas influencer ma démarche. En ce moment, j'écoute surtout du jazz. 



A few lines where Henri danced the Fandango with Rachel
© David Smith


Des projets? 

Le premier confinement m'a imposé de travailler de manière différente. Il m'a fallu rapatrier mon matériel chez moi car je n'avais plus accès à mon studio. Cette expérience m'a poussé à revoir ma démarche et à réfléchir sur la lisibilité de mon travail auprès du public. Récemment, j'ai exposé mes réalisations aux côtés de Nigel Dawes qui fabrique des assemblages totalement inattendus avec de vieux morceaux de plastique rongés par la mer. Ce fut une exposition très stimulante car, quelque part, nous partageons un langage commun et une esthétique similaire. 


Nigel Dawes
© Pete Millson





En ce moment, je réorganise mon studio, je réactualise mon site. J'ai amassé de nombreux projets ces dernières années et il me faut faire le tri. La pandémie nous ouvre des horizons incertains. En Angleterre, le budget alloué aux arts diminue comme une peau de chagrin et la culture artistique ne fait pas partie des priorités du système éducatif. Ce sont de formidables défis. 
Je songe bien à un projet démesuré relié au temps,  mais je ne m'y suis pas encore attaqué. Peut-être me contenterai-je de m'occuper de mon jardin et d'offrir de petites œuvres en cadeau à mes amis. 


Le studio de David 
© David Smith



Un fin cuisinier et un fin gourmet... 


© David Smith


© David Smith




Pour conclure

© David Smith


Je vous encourage à suivre les publications de David Smith sur Instagram. Il y présente régulièrement ses carnets de croquis réalisés au jour le jour. Ce sont de savoureuses séries vibrantes de spontanéité. Souvent, il mentionne la musique qu'il a écoutée tout en dessinant sur son sofa. Il nous installe ainsi au cœur de sa créativité quotidienne et nous invite à rêver et à méditer en sa compagnie. C'est un pur plaisir et une précieuse expérience de partage.





© David Smith





Quelques pistes...

L'écriture asémique ou asémantique est une écriture qui n'a pas de sens bien que correcte au plan grammatical: "il enfourcha sa fourchette pour gravir la montagne." C'est incongru, surprenant, voire poétique, mais cela ne veut rien dire. 
L'écriture asémique reprend la disposition des mots et des paragraphes en remplaçant des lettres par des signes dépourvus de sens. On a l'impression de lire un texte, mais il reste cryptique et s'adresse essentiellement à notre imaginaire. C'est au lecteur de donner un sens à ce qui n'en a pas si cela lui chante car le mystère du texte peut rester entier sans nuire au plaisir de la lecture. 
En 1927, Henri Michaux offrit à Jean Paulhan un "alphabet" recto verso calligraphié avec des encres de Chine noire et rouge. C'est vraisemblablement l'un des premiers exemples d'écriture asémique. 



Images empruntées ici


La Langue inconnue

Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre; apprendre la systématique de l'inconcevable; défaire notre "réel" sous l'effet d'autres découpages, d'autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l'énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l'intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l'amortir, jusqu'à ce qu'en nous tout l'Occident s'ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d'une culture que précisément l'histoire transforme en "nature". 

L'empire des signes, Roland Barthes, Champs Flammarion, 1970, p. 11. 

Un film : The Pillow Book, Peter Greenaway, 1996






Images empruntées ici

L'accent est mis sur les signes d'écritures. La structure du film, ouverture, fermeture, échos et répétitions, mais aussi sa diégèse, insistent sur la peinture des corps, ce minutieux travail de calligraphe, qui aboutit au "corps considéré  comme un livre (...) une sorte de livre ouvert" à tout déchiffrement. 

Marion Poirson, Idéogramme, signe, texte : the Pillow Book de Peter Greenaway

Pour lire le texte intégral, cliquez ici

Nonsense

"A piece of nonsense", c'est en anglais courant une bêtise, une absurdité : un "non sens" bien sûr ; et pourtant, le terme anglais a une richesse spécifique. Anglais d'abord parce que la langue anglaise en est le lieu sonore d'élection ; ainsi les "nursery rhymes", telle "Humpty Dumpty...", chères à Mallarmé autant qu'à la merveilleuse Alice, mais dont on trouve l'équivalent dans toutes les langues ; en France, par exemple, de nombreuses comptines relèvent de l'art du "nonsense". Anglais surtout à cause de Lewis Carroll qui, conteur et logicien, ouvre ou rouvre, en faisant acte de nonsense, le problème du sens. "Le non-sens est à la fois ce qui n'a pas de sens, mais qui, comme tel, s'oppose à l'absence de sens en opérant la donation de sens. Et c'est ce qu'il faut entendre par nonsense" : commentant Lewis Carroll, Gilles Deleuze institue, par opposition à la logique du vrai et du faux, exclusifs l'un de l'autre, celle du sens et du non-sens, comme un certain mode de coprésence (...). 

Barbara Cassin, Encyclopédie Universalis. 

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Mes plus sincères remerciements vont à David Smith pour avoir mis à ma disposition les visuels qui figurent sur ce billet de blog. 

Je le remercie également de s'être prêté avec enthousiasme au jeu des questions à propos de son œuvre. 

Le site de David Smith, c'est ici