UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


dimanche 8 novembre 2020

DANIEL REYMANN, UNE GÉOMÉTRIE DE L'IMPRÉVU



Technique mixte, 89 x 116 cm, Daniel Reymann, DR, 2019.


Une citation en guise d'introduction

 "La peinture abstraite est celle qui ne représente pas les apparences visibles du monde extérieur, et qui n'est pas déterminée, ni dans ses fins, ni dans ses moyens, ni dans son esprit, par cette représentation. Ce qui caractérise donc, au départ, la peinture abstraite, c'est l'absence de la caractéristique fondamentale de la peinture figurative, l'absence de rapport de transposition, à un degré quelconque, entre les apparences visibles du monde extérieur et l'expression picturale." 

Langage et signification de la peinture en figuration et abstraction, Léon Degand, 1956.


Qui est Daniel Reymann? 


Daniel Reymann, collection personnelle, DR.


Il est né à Mulhouse en 1955 et il est né peintre. Voici ce qu'il affirme et revendique dans son blog :

"J'ai toujours été un touche-à-tout. J'ai toujours aimé les formes surprenantes et les couleurs chatoyantes.
Enfant, je passais des heures à observer les reflets de lumière dans un verre d'eau. Je m'émerveillais de la forme des taches de café sur la table, de leurs dégradés délicats. Je cherchais des dragons et des chevaliers dans les motifs des carrelages aux formes indéfinissables. Vers 12 ans, mon grand-père, ébéniste, m'a donné des bases opérationnelles du dessin. Il m'a expliqué qu'il fallait  utiliser le crayon dans toutes ses possibilités : du plus clair au plus foncé. Je n'y avais pas pensé. Je croyais que le crayon ne laissait qu'une trace que l'on pouvait facilement gommer. Cette révélation m'a marqué à vie. Plus tard, on m'a formulé cela de manière plus large : il n'y a pas d'art sans contraste ; j'ai gardé cette information précieusement dans un coin de ma tête."

Mon tableau préféré


Sans titre, Technique mixte, 80 x 100 cm, Daniel Reymann, DR, 2018.

Pourquoi aime-t-on un tableau ? 
Pourquoi est-on attiré par une toile plutôt qu'une autre ? D'où vient cette fascination ? Ces questions semblent relever de l'évidence à prime abord, mais, bien sûr, les réponses sont multiples, à la fois simples et compliquées. 
Ce que j'aime en peinture, c'est aller au-delà des apparences, c'est découvrir des contrées inconnues de moi tout en me raccrochant à quelque chose de familier. J'aime être en partance et maintenir un point d'ancrage. 
C'est exactement ce que je ressens lorsque j'observe ce tableau de Daniel Reymann. La composition est d'une rigueur parfaite, mais elle n'est pas rigide. Formes et couleurs dessinent des frontières clairement visibles. L'équilibre est respecté dans une sorte de géométrie mystérieuse. Des tons gris imprégnés de bleus et de terre brûlée, font vibrer des zones plus claires où l'ivoire joue à cache-cache avec des traces d'ocre. La couleur se fait lumière et vice-versa. Une surface dense, nourrie de couches de peinture, organise la mise en abyme de l'ensemble. Cela fonctionne comme une mémoire tactile , en strates successives qui aboutissent à une sédimentation. 
Considérez le travail des lignes. Le tracé est toujours légèrement oblique, le délimitation est volontairement irrégulière avec un effet de flou que l'on pourrait apparenter, à tort, à une maladresse. 



Détail, Daniel Reymann, DR.

La structure du motif central, légèrement décentré, s'impose à notre regard, accroche notre attention sans pourtant bloquer notre appréhension du tableau. Nous voyageons "sur et dans" la toile. La solidité de cette architecture est installée dans la matière de ce que l'on peut imaginer être un édifice. Des gouttelettes plus foncées sont autant de points de suspension. Quelques lignes ténues traversent la surface érodée du bâtiment. 

Ainsi, la peinture abstraite sollicite notre imaginaire et nous permet d'aller au-delà des évidences. 


Détail, Daniel Reymann, DR.

Ce tableau me parle, me chuchote des messages à peine audibles. Il représente pour moi une citadelle, jadis imprenable, une construction attaquée par l'érosion du temps. Il me raconte une histoire, mon histoire et je me l'accapare. 


 

Détail, Daniel Reymann, DR.

Les deux blocs plus clairs à la base de la toile m'intriguent. 
Sont-ce des rochers détachés de la citadelle ? Ils semblent flotter comme des météorites, en apesanteur. Cette citadelle appartient également au monde de l'air et c'est aussi pour cette raison qu'elle nous fait rêver. 

L'explication de l'artiste

... "Vous vous interrogez sur les "ilots" qui figurent au bas du tableau. Je me demande si ce n'est pas une allusion au bas du retable de Grünewald, la partie qui se trouve sous la Crucifixion (la prédelle). Ce tableau, que j'ai vu et revu depuis tout petit, m'a profondément marqué et se réfère à une période où j'étais juste émerveillé, sans comprendre. Ce tableau, c'est quelque chose de très important pour nous. Il est à Colmar, au musée des Unterlinden. Rien que le nom nous fait traverser le Rhin. (...) Ce n'est pas seulement une peinture, c'est un symbole de notre identité. On a beau revendiquer l'abstraction, les références culturelles pointent toujours le bout de leur nez". 


Un entretien avec Daniel Reymann



Acrylique, 80 x 100 cm, 2014/2015
© Daniel Reymann, DR.

Daniel Reymann, artiste généreux, intense et formidablement disponible, a accepté de répondre à quelques questions. Il est rare qu'un artiste s'exprime avec autant de clairvoyance sur son propre travail. 

À quand remonte votre premier "désir de peinture" ? 

Autant que je me souvienne, j'ai toujours été accompagné par la peinture. Tout gamin, j'avais à ma disposition un boîtier de gouache avec un pinceau qui perdait ses poils. Je vois encore les godets de peinture jaune avec des poils de petits gris (?) collés à l'intérieur. Comme je n'avais pas appris à nettoyer mes pinceaux, les couleurs avaient pris un aspect "sale". Pour m'endormir, je me rappelle que je prenais mon édredon comme une immense palette et un des coins comme mon pinceau. Je mouillais le coin de mon édredon, je prenais une couleur imaginaire et je le portais à mon nez. J'étais persuadé que cela sentait la gouache et je m'endormais ainsi. 

Avez-vous suivi une formation académique? 

J'ai suivi quelques cours au collège et au lycée. Au collège, je me suis essayé à la gouache sur du papier qui gondolait et qui se désagrégeait à force de subir les assauts de mon enthousiasme. Au lycée, j'ai découvert la peinture à l'huile sur châssis, un support qui ne se désagrège pas. J'aimais les couleurs et les odeurs enivrantes. En Arts plastiques, on m'a appris que la peinture, c'est d'abord une idée qu'on traduit en termes plastiques. Il ne s'agit pas d'être doué ou pas, si on ne sait pas, il faut chercher et on finit par trouver. Je n'ai reçu aucune formation technique.
Plus tard, j'ai suivi des cours d'Arts plastiques à l'École Normale dans le cadre de ma formation.  Ce fut une belle claque. J'ai découvert les théories des couleurs, la perspective, le point de fuite, etc. Tout ce que j'y ai appris allait à l'encontre de ce que je pensais de la peinture. C'était tellement énorme pour moi que j'ai mis des années à comprendre ce qu'on voulait m'expliquer, à le digérer et finalement, à le faire mien. J'ai compris qu'il me fallait exclure toute notion de beau et rejeter le concept de don. Le beau m'est étranger dans ma peinture, mais tout le reste y est :  Tu ne sais pas, tu cherches, tu trouves; mais ce que tu vas trouver est fonction de toi, de ta personne, de ton histoire. Une fois que tu as compris cela, tu comprends pourquoi il y a tant d'œuvres différentes. 

Quels sont vos peintres de référence ? 

Richter, Tàpies, Chillida pour les contemporains. Arts africains et art pariétal. 


Antoni Tàpies, collage de paille, 37 x 51 cm, 1968.
Image empruntée ici



Gerhardt Richter, huile sur toile, 320 x 400 x 4,5 cm, 1989
Image empruntée ici


Eduardo Chillida, Gurutze Gorria, lithographie, 76 x 56 cm, 1984.
Image empruntée ici


Peut-on apprendre des autres ? Peut-on progresser? 

Absolument. S'en inspirer sans les copier. Il est toujours intéressant de voir comment tel peintre a résolu tel problème. 
Il n'y a rien de plus absurde que de dire : "Je me suis fait tout seul." On s'inscrit dans une très longue histoire. Les personnes qui fabriquent nos produits, qui les font parvenir jusqu'à nous, ceux qui sont des relais entre nous et les amateurs de peinture. C'est une chaîne qui permet aux peintres d'exprimer ce qu'ils ressentent au plus profond d'eux-même ; c'est ce qui leur permet d'offrir leur perception du monde. L'expression sans communication, c'est verser une goutte d'eau dans l'océan.
On peut progresser en peinture, bien sûr. Mais il faut travailler sans relâche. Il faut peindre comme on respire - même quand on dort, il faut travailler. Il ne faut jamais se satisfaire des acquis, il faut toujours se remettre en question. Chaque tableau est un recommencement, une table rase. Tous les jours, on fait de nouvelles expériences, on s'enrichit de nouvelles émotions. Progresser en peinture, c'est affiner son mode d'expression. 

Pourquoi choisir l'abstrait plutôt que le figuratif? 


Le retable d'Issenheim, Matthias Grünewald, 1512-1516
Image empruntée ici


Le réel et le figuratif ne sont que quelques îlots de certitude dans des océans d'ignorance. Tout jeune déjà, je me suis rendu compte en regardant un paysage que si je fais un pas de côté, cela change complètement ce que je vois. Si j'étais arrivé là, ne serait-ce qu'un quart d'heure plus tard, l'éclairage aurait été différent. Ces sapins-là auraient pris plus d'importance, les montagnes auraient semblé plus lointaines. Puis je me suis rendu compte qu'en admirant les tableaux des maîtres, on admire leur virtuosité au détriment du message. Encore faut-il savoir qu'il y a un message dans la peinture, que ce n'est pas qu'une image. Si on prend le retable de Grünewald, par exemple, il y a déjà dans ses tableaux tous les germes de la Réforme et des indications sur l'intimité et plein d'autres choses sur sa personnalité. Grünewald est-il plus virtuose qu'El Greco, dont les traces sont plus libres et les couleurs beaucoup plus irréalistes?  Ces hommes nous ont transmis quelque chose de plus profond que la simple image. Tout ce qu'ils nous ont transmis était-il le fruit d'une longue réflexion ? Ce n'est pas sûr. 


Sainte Marie-Madeleine pénitente, huile sur toile, 101,3 x 108 cm, vers 1584.
Image empruntée ici


Moi, j'ai choisi l'abstraction parce que j'estime que la virtuosité et le réalisme n'ont rien à voir dans le débat. Je veux quelque chose de transversal, je veux le retrouver dans tout ce qui provoque une émotion. 


Acrylique, 80 x 100 cm, 2014/2015.
© Daniel Reymann, DR.

Ma quête me fait remonter dans le passé, au moment de mes émotions premières sur lesquelles toutes les autres se sont greffées tout au long de ma vie. Finalement, qu'est-ce qui est le plus important? Le ressort de la pince à linge, son architecture, ou sa couleur jaune qui se détache sur le ciel bleu indigo d'une journée d'été ? Le cœur jaune de la marguerite ou de savoir que celui-ci est constitué de fleurs composées, que le gasoil est rose-orangé ou que sa couleur me fait remonter des odeurs de foin et de poussière de paille ? J'ai vécu tout cela et c'est gravé au plus profond de moi. Mais pour un autre, la pince à linge est en bois, la marguerite attire des punaises malodorantes, le gasoil est nauséabond et il n'a pas une jolie couleur. 

Quel dialogue entretenez-vous avec la forme 
et la couleur ? 


Acrylique, 80 x 100 cm, 2014/2015.
© Daniel Reymann, DR.

La couleur a plusieurs fonctions. Elle transmet une émotion et elle permet de se libérer du carcan du réel grâce à l'abstraction. Tel assemblage de couleurs peut communiquer une joie tonique, tel autre peut apparaître comme un apaisement. On parle souvent du plaisir de l'œil, il y a aussi le plaisir de l'esprit et de l'âme. Mais la peinture peut suggérer d'autres sentiments : l'ennui, la colère, la mélancolie. 
J'utilise les couleurs pour pour différencier les zones de même valeur et pour faire le lien entre les différentes parties d'un tableau. 
Quant à la forme, j'ai recours essentiellement à des formes qu'un simple geste permet de réaliser. Je veux faire simple. Surtout pas d'anecdote, pas de lyrisme non plus. dès que cela ressemble à quelque chose, j'efface ou je repeins. (...)
Le carré est une forme parfaite qui exprime la stabilité, tout le monde connaît cette forme. Et donc, en m'approchant, en m'éloignant de la forme parfaite, je dialogue avec le spectateur. Mes carrés ne sont jamais parfaits et rarement délimités. Il y a toujours un flou quelque part ou un côté légèrement ondulant. Il s'agit de faire contraster une forme construite, presque rigoureuse avec des formes chaotiques. En fait, elles paraissent chaotiques, mais elles sont souvent lisibles. Ces parties chaotiques, aux formes souvent organiques, expriment la complexité du monde, mon incompréhension et les parties géométriques, sont mes tentatives intellectuelles de les comprendre. 


Acrylique, 80 x 100 cm, 2014/2015.
© Daniel Reymann, DR.


Le grand format est-il plus satisfaisant qu'un format plus petit ?


Technique mixte, 35 x 35 cm, 2020.
© Daniel Reymann, DR. 


Je me suis rendu compte qu'un petit format me coûte autant d'efforts qu'un grand, autant de réflexion, de questions; presque autant de temps. Pour faire un grand tableau, il faut prendre plus de peinture et travailler avec des outils plus grands. 

Que vous apporte l'acrylique? Pourquoi délaissez-vous la peinture à l'huile ces temps-ci? 


 
Atelier, © Daniel Reymann, DR. 



L'arbre rouge, acrylique, 89 X 116 cm, 2007.
© Daniel Reymann, DR. 


Choisir une technique plutôt qu'une autre, c'est presque un faux problème. Ce qui est important dans les couleurs, ce sont les pigments. Le liant, c'est la colle qui permet aux pigments d'adhérer au support ; le solvant permet de fluidifier le liant. Il faut juste adapter son attitude au produit qu'on utilise. (...) La peinture à l'huile exige des connaissances techniques, notamment parce que l'huile est avide d'oxygène. Il y a donc un risque technique à utiliser l'huile en grosses épaisseurs. L'acrylique est plus indiquée pour des peintres matiéristes comme moi. 

Quels sont vos outils favoris? 


© Daniel Reymann, DR. 

En phase de recherche, j'utilise tout ce qui me tombe sous la main sauf des pinceaux – à la rigueur, des spalters. Il m'arrive d'utiliser des micro-pinceaux quand il y a un défaut inattendu dans le film pictural. 
Lors de la phase de recherche, je fais tous les essais possibles et imaginables. Je laisse la matière s'exprimer. Le résultat est plus ou moins chaotique. J'utilise indifféremment peinture épaisse ou peinture fluide en me servant de spalters en silicone ou des raclettes Ikea. 
Lors de la phase d'appropriation, je vise a transmettre une émotion. Je mets en valeur ou je masque. Je modifie la phase de recherche et je "géométrise" le propos. J'utilise alors des outils très grands que je me suis fabriqués. 

La peinture est-elle addition ou soustraction? 



Technique mixte, 35 x 35 cm, 2020.
@ Daniel Reymann, DR.


En règle générale, je préfère retirer de la couleur pour faire apparaître les couches inférieures. Cela donne souvent des couleurs complexes, mais cohérentes parce que la couleur retirée existe toujours sous forme de léger film qui va nuancer les couleurs du dessous.
C'est aussi pour cette raison que je travaille en système multicouches. Les couleurs ne sont jamais totalement opaques.

Quelle est la part du hasard dans votre travail ? 


Acrylique, 80 x 100 cm, 2014/2015.
© Daniel Reymann, DR.

Elle est extrêmement importante, c'est la base de mon travail. Quand je commence à peindre, je n'ai généralement pas d'idée et je n'ai pas de modèle. Tout dépend de la première trace sur la toile. Parfois cette première trace est la suite d'un tableau précédent dont j'ai critiqué la démarche. Je ne fais jamais d'essais ; tout se passe en direct sur la toile.

Mais il faut que je sois prêt à peindre, que j'aie rassemblé toutes mes ressources. Je fais le vide pendant un temps variable devant la toile blanche ou peinte d'une couleur uniforme. Soudain, des gestes à faire m'apparaissent ; puis, des couleurs, des associations de couleurs, des dialogues entre les formes. À ce moment-là, je parviens aussi à modifier mentalement la construction du tableau, à agrandir des modules, à changer les couleurs, à imaginer les contrastes simultanés. La plupart du temps, le tableau fini n'a plus rien à voir avec le projet initial.

Comment définiriez-vous votre peinture? 

Je n'ai pas dévié d'un millimètre de la définition de ma peinture telle que je l'ai définie il y a trente ans : une mise en scène non chaotique d'événements imprévisibles. Cela correspond à ma personnalité, à ma façon d'appréhender le monde. 


Détail, © Daniel Reymann, DR. 


En guise de conclusion :
 La révélation de l'abstraction par Vassily Kandinsky

"J'arrivais chez moi avec ma boîte de peinture après une étude, encore perdu dans mon rêve et absorbé par le travail que je venais de terminer, lorsque je vis soudain un tableau d'une beauté indescriptible, imprégné d'une grande ardeur intérieure. Je restai d'abord interdit, puis je me dirigeai rapidement vers ce tableau mystérieux sur lequel je ne voyais que des formes et des couleurs et dont le sujet était incompréhensible. Je trouvai aussitôt le mot de l'énigme : c'était un de mes tableaux qui était appuyé au mur sur le côté. J'essayai le lendemain de retrouver à la lumière du jour l'impression éprouvée la veille devant ce tableau. Mais je n'y arrivai qu'à moitié : même sur le côté je reconnaissais constamment les objets et il manquait la fine lumière du crépuscule. Maintenant j'étais fixé, l'objet nuisait à mes tableaux". 

Pour découvrir d'autres œuvres de Daniel Reymann, vous pouvez vous rendre sur Instagram et vous y ferez de belles découvertes. Il expose ses œuvres dans des galeries à Paris, Lyon et Toulouse. D'autres expositions sont en projet à Beyrouth et Moscou, mais pour l'heure, il faudra attendre des jours meilleurs. 

Je tiens à remercier Daniel Reymann de m'avoir fourni les visuels qui illustrent ce billet de blog et, bien sûr, d'avoir pris la peine de répondre en détail à mes questions. 

Pour consulter le blog de Daniel Reymann, c'est ici 


Acrylique, 80 x 100 cm, 2014/2015
© Daniel Reymann, DR. 














samedi 10 octobre 2020

MON ŒIL ET AUTRES COÏNCIDENCES FATALES




L'Oeil du cyclope
©Jacques Lefebvre-Linetzky, DR



Au commencement était le stéréoscope


Image empruntée ici


Je me souviens d'un stéréoscope que l'on m'avait offert lorsque j'avais 6 ou 7 ans. Il était en plastique moulé et on faisait défiler des images  grâce à une sorte de gâchette. Je ne sais plus trop ce que je regardais.   

L'idée, c'était de voir en 3D - le slogan publicitaire insistait sur trois points essentiels: le stéréoscope, c'était le relief, la couleur et la vie. 


Image empruntée ici

C'était le grand truc dans les années 50. Même Hitchcock s'y était mis. C'est ainsi qu'il a réalisé Dial M For Murder (le crime était presque parfait) en relief stéréoscopique, en 1954. Cela nécessitait l'usage de lunettes polarisantes. Hitchcock adorait s'essayer à de nouvelles techniques. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu ce film à l'époque toutefois. 

Revenons à mon stéréoscope car je suppose que le titre donné à ce billet de blog vous laisse perplexe. L'intérêt, c'était donc de voir en relief. Je me suis vite aperçu que la notion de relief m'était totalement étrangère. Pour moi, le monde était plat. Je voyais parfaitement l'image située à droite et absolument rien du côté gauche, juste une vague forme et des couleurs. Rendez-vous fut pris chez l'oculiste (on ne parlait pas d'ophtalmologiste en ces temps reculés). La sentence tomba, j'étais amblyope, j'avais un œil paresseux. On m'imposa le port d'une coque en plastique (c'était peut-être un morceau de tissu...) qui recouvrait le bon œil afin de rééduquer le "mauvais". Je me prenais pour un pirate, mais ce ne fut pas un franc succès. Mon œil gauche resta en l'état et je m'habituai à la platitude du monde. Cela ne m'a pas empêché de me passionner pour les images aussi bien fixes que mouvantes. Parfois, j'ai une pointe d'angoisse à l'idée que mon œil droit pourrait soudain décider de baisser le rideau. La cataracte me guette en embuscade - on verra bien, comme dirait l'autre ... Qui c'est l'autre, d'ailleurs? 

Mon œil et Kirk Douglas


Image empruntée ici

La découverte de mon amblyopie coïncida avec la sortie d'un autre film que je me souviens avoir vu en 1954 et qui m'envoûta littéralement. C'était Ulysse de Mario Camerini avec Kirk Douglas. Le petit garçon que j'étais s'identifiait à cet acteur à l'énergie débordante et à la musculature saillante. Seule sa voix me gênait un peu, sans savoir pourquoi. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris que ce n'était pas sa voix, mais celle de Roger Rudel, pourtant parfaitement au diapason de la voix originale du grand Kirk. 


Le cyclope Polyphème, Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, 1802
Image empruntée ici

Quant à la scène qui m'a le plus marqué, je vous la donne en mille, c'est la rencontre avec Polyphème, le cyclope.  Voir Ulysse et ses compagnons enfoncer un pieu dans l'orbite de Polyphème, ça décoiffe. Dire que j'avais perçu le rapport entre mon amblyopie et l'œil du cyclope serait exagéré, bien sûr, mais c'est quand même de l'ordre d'une coïncidence fatale. J'étais également fasciné par la ruse d'Ulysse lorsqu'il affirme que son nom est "Personne". Comment peut-on s'appeler "Personne"? C'était à la fois vertigineux et incompréhensible. Cela me renvoyait à ma propre identité dans un effet miroir dont je ne saisirais l'écho qu'une fois adulte. 


Ulysse et Polyphème, Arnold Böcklin, 1896
Image empruntée ici

Autre coïncidence fatale - en 1958, Les Vikings de Richard Fleischer sort sur les écrans, toujours avec Kirk Douglas, mais cette fois, face à Tony Curtis.


Image empruntée ici

Kirk joue le rôle d'Einar, le fils légitime du roi des Vikings, Ragnar. Einar voue une haine farouche à Eric (Tony Curtis) dont il ne sait pas qu'il est son demi-frère. Je ne vais pas vous perdre dans les détails de cette sombre histoire, mais ce qui, avec le recul, n'a de cesse de m'étonner au regard de ce que j'ai déjà pu vous révéler, c'est que Einar est blessé au visage par le faucon d'Eric et qu'il en perd un œil. Et voilà comment Kirk porte un bandeau noir dans ce film flamboyant.  Pour faire bonne mesure, Eric perd une main...

Mon œil et Alfred Hitchcock


Image empruntée ici

En 1958, lors d'un séjour en Angleterre, je découvre, médusé, Vertigo (1958) d'Alfred Hitchcock en VO sans sous-titres. Ce fut un choc, un séisme dont je ne me suis pas encore remis et que voit-on à la fin du générique concocté par Saul Bass? Une spirale plonger dans l'œil de Kim Novak. Cette plongée oculaire en dit long sur les visions obsessionnelles du réalisateur ; elle absorbe dans son mouvement, le regard du spectateur, jouet du génial manipulateur qu'était Hitchcock. Mais, me direz-vous, il avait déjà largement exploité le motif de œil lors de sa collaboration avec Salvador Dalí dans Spellbound (La maison du docteur Edwardes), 1945. 


Image empruntée ici

Tricoter un  récit mêlant psychanalyse et surréalisme, c'était  bien là un défi taillé pour Hitch. Dalí avait lui-même collaboré avec Buńuel dans Un chien andalou en 1929. Nous avons tous vu avec effroi le plan de la lame de rasoir qui découpe l'oeil d'une jeune femme en gros plan. 


Image empruntée ici

Hitchcock frappera de nouveau dans Psycho (Psychose), 1960. Vous vous souvenez certainement de l'œil de Norman (Anthony Perkins) épiant Marion (Janet Leigh) lorsqu'elle s'apprête à prendre sa douche. Et que dire de l'ultime plan de la scène de la douche où la caméra plonge en vrille à l'intérieur de l'œil de la pauvre jeune femme. Vous l'aurez compris, Hitchcock a littéralement contaminé mon imaginaire. 


Image empruntée ici

L'œil Oudjat

Je vous entends protester... C'est bien beau toutes ces histoires, mais il n'a encore rien dit de l'œil Oudjat vénéré des Égyptiens. Cet œil, mi humain, mi faucon, qui figurait sur les sarcophages, les pectoraux et les proues des navires. Il est présent, bien sûr, dans de nombreuses toiles de Gustav Klimt, mais c'est la représentation imaginée par Paul Klee qui a accompagné mon adolescence ébahie. Il s'agit du Paukenspieler (Le timbalier) 1940. 


Der Paukenspieler, Paul Klee, 1940


Le trait est délibérément maladroit; le noir affronte le rouge sur un fond d'un blanc légèrement crémeux. L'œil nous regarde, nous scrute. Le visage et le corps sont grossièrement dessinés. En fait, le visage est un œil. On devine deux bras, deux mains. Le personnage est un timbalier, mais on ne voit pas les timbales comme si le peintre cherchait à représenter l'invisible d'une musique inaudible. 



Je ne savais pas grand-chose de la vie et de l'œuvre de Klee à l'époque. J'avais glané quelques bribes dans un merveilleux petit ouvrage publié chez Skira. 

Ma mémoire, pourtant habituellement fidèle, me disait que c'était le Paukenspieler qui figurait sur la couverture du livre édité par Skira ; il n'en est rien, c'est bien L'armoire que l'on voit "plein cadre". Les deux tableaux sont vraisemblablement de faux/vrais jumeaux réalisés la même année, 1940. J'ai donc découvert Le timbalier dans un autre ouvrage lors d'une visite à la librairie Rudin, proche de mon lycée. 
J'ai été absorbé par le magnétisme de cette représentation. Cet œil me parlait, murmurait des choses à mon œil valide. 
Ma passion pour Klee est toujours intacte et je reviens régulièrement vers lui. Je laisse vagabonder mon regard – mon œil est toujours neuf, régénéré par la musique multicolore de son œuvre. 

Cyclopes et colosses

Logiquement, dans mes créations et autres bricolages, j'ai toujours eu du mal à créer des effets de profondeur. Il m'arrive encore de me mélanger les pinceaux entre le proche et le lointain, entre le bleu et le rouge primaire. L'adjonction de morceaux de bois m'a souvent sauvé la mise pour obtenir un effet de relief, mais je n'y ai pas recours systématiquement.
En écrivant ce texte (long, trop long?), cette histoire de cyclope a continué de me trotter dans la tête. J'étais persuadé que je n'avais jamais traité le sujet. Que nenni, en consultant mes archives, je me suis aperçu que le cyclope figurait bel et bien dans le catalogue virtuel de mes "œuvres".


Cyclope, collage et acrylique 
© Jacques Lefebvre-Linetzky, 2008

C'est un étrange trou de mémoire (un acte manqué?), alors qu'en 2008 et 2009, j'avais dessiné une série de colosses qui avaient des allures de cyclopes. 


Cyclope, dessin
© Jacques Lefebvre-Linetzky, 2008


Colosse, dessin à l'encre de Chine sur papier bristol, 21 x 29,7 cm
© Jacques Lefebvre-Linetzky, 2009

J'étais donc en quête de relief, à mon corps défendant. Il s'agissait vraisemblablement de lointains souvenirs cinématographiques où triomphait le corps body-buildé de Steve Reeves. C'était bien avant Conan le Barbare. 

Image empruntée ici

Victor Brauner et la perte de l'œil

La semaine dernière, je me suis rendu dans ma librairie préférée et je suis tombé un peu par hasard – je ne crois pas trop aux hasards – sur le catalogue de l'exposition Victor Brauner qui a lieu en ce moment au musée d'Art moderne de Paris du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021. Et, évidemment, j'ai été rattrapé par une histoire d'œil. Considérez ce minuscule autoportrait (22 x 16,2 cm) qui date de 1931: 


Image empruntée ici



Voici ce que l'on peut lire à propos de ce tableau dans le catalogue: 

"Autoportrait, peint lors de son second séjour à Paris (1930-1935), occupe une place symbolique dans la vie et la création de l'artiste, annonçant l'accident qui le frappa, dans l'atelier d'Õscar Dominguez, lors d'une rixe entre ce dernier et Esteban Francés dans la nuit du 27 au 28 août 1938. Recevant un verre brisé qui ne lui était pas destiné, Brauner est privé définitivement de son œil gauche (l'œil droit dans le tableau). Son ami Pierre Mabille, qui lui prodigue des soins, consacre l'année suivante à cet épisode un article, "L'Œil du peintre", illustré de six œuvres dont Autoportrait, inaugurant la prophétie, et Paysage méditerranéen. Cette prémonition inscrit d'emblée l'artiste, avant son adhésion au surréalisme à l'automne 1933, dans l'histoire du "hasard objectif" du groupe d'André Breton. Le thème de l'œil, obsession partagée au même moment avec Alberto Giacometti, Georges Bataille, etc., est déjà présent dans l'œuvre de Brauner, notamment dans ses dessins dès 1925, puis dans ses tableaux dans les années 1930, associé à la mutilation et au surgissement violent de cornes se substituant aux yeux. 

Le petit format sur bois d'Autoportrait souligne le caractère intimiste du sujet que le peintre explicite: " J'étais vide, j'ai voulu faire un portrait minuscule de moi-même devant une glace, et j'ai peint ce portrait. Pour (...) le rendre un peu plus extravagant. Comme tout est possible, j'ai enlevé un œil." Brauner considéra ce tableau comme un "document": "Cette mutilation reste pour moi toujours éveillée comme au premier jour, constituant le fait le plus douloureux et le plus important de ma vie (...), pivot capital de l'essentiel de mon développement vital."

Source: Catalogue de l'exposition Victor Brauner, Je suis le rêve, je suis l'inspiration, Musée d'Art moderne de Paris, 2020. 

Ce qui m'intrigue, c'est que j'avais commencé à réfléchir à cet histoire d'œil bien avant de savoir qu'une exposition Brauner était prévue au musée d'Art moderne. Par ailleurs, j'avais complètement oublié l'épisode cyclopéen dont avait été victime le peintre. 

Ces coïncidences fatales m'ont troublé et pour me détendre, une fois rentré chez moi, j'ai eu envie de regarder un vieil épisode de la série Columbo. Et subitement, j'ai vu le visage de Peter Falk et je me suis souvenu qu'il avait perdu son œil droit à l'âge de trois ans... Je vous l'assure, c'est la "vérité vraie". 


Peter Falk (1927-2011)
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J'arrive au terme de mes pérégrinations. Je n'ai pas cherché à être exhaustif. Je me suis délibérément limité à ces  coïncidences fatales qui ponctuent mon parcours personnel. J'ai regretté qu'aucun hasard magique ne m'attache au cyclope de Jean Tinguely, mais c'est ainsi - vous pouvez toutefois vous rendre sur ce site afin de tout savoir sur la genèse de ce projet fou, fou, fou... 



Le Cyclop de Jean Tingueli
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Texte en Regard (?!?)


  Gravure de Theodoor Van Thulden, 1630. 
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"Il se renverse alors et tombe sur le dos ... Bientôt nous le voyons ployer son col énorme, et le sommeil le prend invincible dompteur. Mais sa gorge rendait du vin, des chairs humaines, et il rotait, l'ivrogne ! J'avais saisi le pieu ; je l'avais mis à chauffer sous le monceau des cendres ; je parlais à mes gens pour les encourager : si l'un d'eux, pris de peur, m'avait abandonné!
Quand le pieu d'olivier est au point de flamber, — tout vert qu'il fut encore, on en voyait déjà la terrible lueur, — je le tire du feu ; je l'apporte en courant; mes gens, debout, m'entourent : un dieu les animait d'une nouvelle audace. Ils soulèvent le pieu : dans le coin de son œil, ils en fichent la pointe. Moi, je pèse d'en haut et je le fais tourner... (...) Nous tenions et tournions notre pointe de feu, et le sang bouillonnait autour du pieu brûlant : paupière et sourcils n'étaient plus que vapeurs de la prunelle en flammes, tandis qu'en grésillant, les racines flambaient... Dans l'eau froide du bain qui trempe le métal, quand le maître bronzier plonge une grosse hache ou bien une doloire, le fer crie et gémit. C'est ainsi qu'en son œil, notre olivier sifflait... Il eut un cri de fauve. La roche retentit. Mais nous, épouvantés, nous étions déjà loin."

L'Odyssée, Homère, IX, 369-407, p. 675, traduction: Victor Bérard, Jean Bérard, et Robert Flacellière, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, 1955. 

Merci de votre immense patience... et j'espère bien que vous en avez pris plein les yeux !