UTILE À SAVOIR


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vendredi 1 avril 2022

TOM PHILLIPS, UN ARTISTE POLYMORPHE

Déjà tenté. Déjà échoué. Peu importe. Tentez à nouveau. Échouez à nouveau. Échouez mieux.  

Samuel Beckett, Worstward HO.



Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici

Le temps passe, les jours s'égrènent. Le fracas des armes et les bruits de bottes sont à nos portes. Mes petits dessins et autres assemblages me paraissent bien dérisoires. Ils me permettent toutefois d'échapper à ce monde pris de folie. 

De même, l'observation du travail de mes artistes préférés ou celui de ceux que je découvre et apprécie, m'apporte une parenthèse, un apaisement en ces temps troublés. 

Ainsi, l'œuvre de Tom Phillips me passionne et bouscule ma pratique. Il n'est malheureusement pas très connu en France, c'est vraiment dommage. Je vais donc vous le présenter et vous expliquer pourquoi cet artiste compte tellement pour moi. 


Portrait de l'artiste en puzzle


Tom Phillips, Autoportrait, huile, 30 x 27 cm, 2013

Image empruntée ici

L'autoportrait ci-dessus vous donne une idée du personnage. C'est un visage en morceaux, une sorte de puzzle fait de bric et de broc. Il faut de la patience et une certaine ténacité pour saisir le regard et reconnaitre les traits de l'artiste. C'est un visage-silhouette éclairé par des couleurs vives, un visage tragique et tourmenté en dépit de sa luminosité. En bas, à droite, un personnage étrange l'accompagne. Une tête de mort sur un corps d'enfant, un crâne au sourire balafré qui n'est pas sans rappeler les masques grimaçants de James Ensor ou d'Otto Dix. Les doigts de l'enfant à la tête de mort sont des griffes, les mains sont crispées sur son ventre en un geste d'auto-protection. Que signifie cette présence ? On n'ose avancer une interprétation par crainte d'imposer une lecture univoque et forcément biaisée. L'image projette la vie intérieure du peintre, mais elle est aussi révélatrice des interrogations et des angoisses du spectateur. En fait, la peinture se joue le plus souvent à trois entre le peintre, le sujet de la toile et le spectateur. 




Tom Phillips en 2017, capture d'écran, entretien enregistré par 
la Flowers Gallery, image empruntée ici

Traces biographiques

Tom Phillips est né à Londres en 1937. Il a été admis à  St Catherine's College à Oxford en 1954 où il a étudié la littérature anglaise. Parallèlement, il a suivi des cours de dessin à la Ruskin School of Art, une école d'art prestigieuse fondée en 1871 à Oxford par John Ruskin (1819-1900). En 1961, il a été l'élève de Frank Auerbach à la Camberwell School of Art de Londres. 
Il s'est tout d'abord consacré à l'enseignement. Entre 1965 et 1972, il a enseigné à la Bath Academy of Art, puis aux Colleges d'art d'Ipswich et de Wolverhampton
En 1965, The Artists International Association Gallery à Londres l'accueille pour sa toute première exposition personnelle. Elle sera suivie en 1970 par une exposition à l'Angela Flowers Gallery. C'est une période foisonnante et fructueuse pour le jeune artiste. Il se consacre d'ailleurs à la musique et compose des partitions interprétées par le pianiste John Tilbury. 



Un projet vertigineux

1966 est une année fondatrice. Lors d'une promenade dans Londres, il fait le pari avec un ami, le peintre américain Ron Kitaj, d'illustrer le premier livre d'occasion qui lui tombera sous la main pour la modique somme de 3 shillings. C'est ainsi que commence un projet qui va durer 50 ans à partir du roman de William Hurrell Mallock (1849-1923) intitulé A Human Document (1892). Non content d'illustrer le roman de Mallock, il en transforme le contenu et lui donne un nouveau titre, A Humument. En 1973, il en présente la toute première version à l'Institute of Contemporary Art à Londres. Il y aura 6 éditions, l'ultime révision sera publiée en 2016. 


Image empruntée ici




Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici



C'est en pliant une page que Tom Philips a fabriqué un nouveau titre pour cette œuvre unique. Ce titre ne fait pas sens et c'est, bien sûr, délibéré. On en retient la sonorité, le mystère que l'on percera peut-être à la lecture du roman. Chaque page est travaillée - on ne peut pas dire illustrée, car ce qui fait sens, c'est une part de non-sens. Dessins et collages couvrent les pages et se faufilent entre les lignes. Tom Phillips fait naître de nouveaux textes en utilisant des procédés variés afin de 
faire émerger des bribes de phrases qui constituent un nouveau récit dont le héros est Bill Toge, un personnage éminemment textuel. Ce nom provient vraisemblablement du mot "together". 


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici


Le travail de Tom Phillips requiert du lecteur une attention soutenue au détail tout en prenant en compte l'unicité de la page dont la dimension poétique est renforcée par des bulles graphiques.  

C'est ainsi qu'il décrit la genèse de son entreprise : 

Quand j'ai commencé à travailler sur ce livre à la fin 1966, j'ai simplement barré les mots indésirables avec un stylo et de l'encre. Et il est vite devenu évident qu'il était possible de renforcer l'unité du mot et de l'image, qui se trouveraient entrelacés comme dans une miniature médiévale. (...) La peinture (à l'aquarelle ou à la gouache) est ainsi devenue la technique de base avec des pages exécutées à la plume et à l'encre seulement, d'autres incluant l'utilisation de la machine à écrire et d'autres pages encore où j'ai réalisé des collages de fragments provenant d'autres parties du livre (car c'était devenu une règle de n'importer aucun matériel extérieur à l'ouvrage). 

Cité dans La mécanique du détail,  Michel Delville.
Source, voir site


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici



Tom Phillips s'est servi de plusieurs exemplaires du roman afin de réaliser la ré-écriture du texte-source. 
Chaque page retravaillée est un poème où surcharges, effacements, greffes, fenêtres textuelles forment un matériau inattendu et souvent subversif. 


Tom Phillips, A Humument
Image empruntée ici


Je vous encourage à consulter son site ici. Vous y trouverez une mine d'informations et quantité de reproductions des pages retravaillées. En cliquant sur la rubrique "slideshow" , vous pourrez découvrir l'évolution de son travail en regard de la page originale. 




Tom Phillips, A Humument
Page 18, page originale
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Tom Phillips, A Humument
Page 18, version 1973
Image empruntée ici


Tom Phillips, A Humument
Page 18, version 1996
Image empruntée ici


Un artiste polymorphe

Ce qui caractérise le travail de Tom Phillips, c'est la variété de sa production. Il est peintre, collagiste, sculpteur, illustrateur, compositeur et collectionneur compulsif. Dans sa cuisine, il a stocké une collection de 50 000 cartes postales de la première moitié du 20e siècle. Il en a tiré un livre qui s'intitule, We Are The People



En tant que peintre-portraitiste, il est invité à la National Portrait Gallery en 1989. Il s'agit là d'une exposition "solo" comportant un ensemble de 160 portraits dont ceux des écrivains Iris Murdoch et Samuel Beckett. 


Tom Phillips
Dame Iris Murdoch, 1984-86
Image empruntée ici


Tom Phillips
Samuel Beckett, 1984



Il s'est lancé dans d'autres projets dont l'ampleur est des plus impressionnante. 20 sites n years est un voyage chronologique entrepris depuis 1973 à partir de 20 photos prises annuellement lors d'une même semaine aux mêmes emplacements situés dans un rayon d'environ 800m autour  de son atelier. Ce projet a donné lieu à un film réalisé par Jake Auerbach en 2016. 


Tom Phillips
Image empruntée ici



Au début des années 1980, Tom Phillips a relevé un autre défi de taille, la traduction et l'illustration de 34 chants de l'Enfer de Dante. Selon l'artiste, ces illustrations avaient pour objet de proposer un commentaire visuel de l'œuvre. Le prix Frances Williams Memorial Prize lui a été décerné pour cette réalisation en 1983. Il a ensuite collaboré avec Peter Greenaway dans le cadre d'une adaptation télévisée de son travail sur le poème de Dante. Ils ont remporté le Prix Italia en 1990. 


Tom Phillips
L'enfer de Dante
Frontispice
Image empruntée ici


Plus tard, Tom Phillips s'est vu confier de nombreuses commandes :  des tapisseries pour son ancien "college" à Oxford, des sculptures pour l'Imperial War Museum, des mosaïques pour le quartier de Peckham où il vit et travaille depuis toujours, des mémoriaux dans Westminster Cathedral et dans Wesminster Abbey

Insatiable découvreur, passionné d'art africain, il a organisé une exposition qui a eu un retentissement considérable, intitulée, Africa: The Art of a Continent, à la Royal Academy, et au Guggenheim Museum en 1995. 

D'ailleurs, en artiste généreux, il s'est impliqué dans de nombreuses fonctions administratives notamment à la National Portrait Gallery. Il intervient à la radio et à la télévision et ses commentaires lui assurent une large audience.  

En 2002, il a été promu au grade de Commander of the British Empire.  Durant ces années, il a été sollicité pour dispenser des cours à Oxford, là même où tout avait commencé pour lui. L'exceptionnelle qualité de son travail lui a valu d'être invité par l'université de Princeton entre 2005 et 2011. 

Ses œuvres sont exposées partout dans le monde. L'Ashmolean Museum à Oxford possède un ensemble important de ses dessins. 



Tom Phillips, A Humument
Ulysse
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Choix de textes


Tom Phillips, Auto-portrait
Image empruntée ici


La tentative de Phillips est d'essence encyclopédique. De là, les multiples références culturelles des tableaux : citations latines, poètes français, emblèmes à la Poliphile, histoire de la peinture, musique allemande ... À quoi s'ajoutent des commentaires politiques (Le Mur de Berlin, l'apartheid, ...). Mais il faut bien voir que références, citations, bribes de savoir, ne constituent nullement la signification des tableaux, mais seulement leur matériau. De même, le sens d'une encyclopédie n'est pas son contenu, mais son mode de classement et, éventuellement, ce qu'elle laisse filtrer. Si l'image envahit le texte (A Humument), inversement le texte est présent à l'intérieur de l'image, dans ses marges, en introduction et en conclusion au catalogue. Il est donc clair que Phillips n'explique pas son œuvre, mais que celle-ci doit être considérée comme l'ensemble de l'image et de sa glose proliférante. 

Bourget, J.-L. (1976). Tom Phillips. Vie des arts, 20(82), 60–93
Lien ici.

Le présent essai s'inscrit dans le cadre d'un projet global visant à étudier, dans la moindre de ses inflexions, A Humument, l'œuvre magistrale de l'artiste anglais Tom Phillips. Initié en 1966, ce livre d'artiste procède à une reprise et à un détournement systématique d'un ouvrage oublié et assez largement antérieur, un volumineux roman victorien intitulé A Human Document, publié en 1892 par un certain William H. Mallock.
La réappropriation à laquelle se livre Phillips s'avère singulière à plus d'un titre. Alors que d'autres œuvres obéissant  à première vue au même procédé se contentent en substance, de supprimer des mots au sein du texte-source, A Humument s'élabore, d'un bout à l'autre, sur le principe généralisé d'une suppression-adjonction. Du roman victorien originel, Phillips ne conserve bien souvent, page après page, que quelques mots, destinés à former un récit alternatif, une "histoire-sœur", mais l'auteur se livre moins, en la circonstance, à un effacement qu'à un recouvrement du texte-source.Sur chaque page du roman de Mallock, Phillips appose  en effet divers éléments iconiques (simples crayonnages, dessins, collages, peinture, fragments photographiques, etc.) plus ou moins épais ou opaques, qui fonctionnent comme caches vis-à-vis du texte traité. Chaque page de A Humument imbrique de la sorte le verbal et le visuel et s'offre ainsi, tout ensemble, comme un fragment poétique et comme un tableautin, en vertu d'une profonde mutation générique (du robuste roman victorien au livre d'artiste contemporain) et d'une hybridation érigée en principe moteur de l'œuvre. 

Revue Textimage
Les blessures de Mallock. Reprise, réduction et amputation dans A Humument de Tom Phillips, Livio Belloï et Michel Deville.
Lien ici.


(...) Le travail de Phillips correspond (...) à ce que l'historien de l'art (Daniel Arasse) décrit comme l'"opération détaillante), une démarche active par laquelle le (ré) écrivain engage le regard du lecteur dans un processus de déchiffrage hautement paradoxal, en ce qu'il s'avère à la fois analytique (le lecteur cherche des indices) et synthétique (il doit considérer la page comme un tout, indépendamment des pratiques de lecture linéaire conventionnelles, avant d'en détacher les parties). Dans A Humument, cette stratégie particulière de lecture est bien sûr "orchestrée" (les références à la musique abondent dans les poèmes de Phillips) par les "fenêtres" qui attirent immédiatement et inévitablement l'attention du lecteur sur le poème qui émerge de la narration. Cependant, de manière paradoxale, la plupart des lecteurs seront probablement tentés de "relire" les parties effacées du texte-source afin de satisfaire leur curiosité. (...) 

La mécanique du détail,  Michel Delville.
Source, voir site



Bartlebooth, en d'autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d'un projet unique dont la nécessité arbitraire n'aurait d'autre fin qu'elle-même. 
Cette idée lui vient alors qu'il avait vingt ans.  ce fut d'abord une idée vague, une question qui se posait - que faire ? - une réponse qui s'esquissait : rien. L'argent, le pouvoir, l'art, les femmes, n'intéressaient pas Bartlebooth. Ni la science, ni même le jeu. Tout au plus les cravates et les chevaux ou, si l'on préfère, imprécise et palpitante sous ces illustrations futiles (encore que des milliers de personnes ordonnent efficacement leur vie autour de leurs cravates et un nombre bien plus grand encore autour de leurs chevaux du dimanche), une certaine idée de la perfection. 
Elle se développa dans les mois, dans les années qui suivirent (...)
(... ) Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s'initierait à l'art de l'aquarelle. 
Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d'une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 x 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu'une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artiste spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.
Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l'ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d'un puzzle tous les quinze jours. À mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines seraient "retexturées" de manière à ce qu'on puisse les décoller de leur support, transportées à l'endroit même où - vingt ans auparavant - elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d'où ne ressortirait qu'une feuille de papier Whatman, intacte et vierge. 
Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur. 

Georges Pérec, La vie mode d'emploi, chapitre 26, Hachette, 1978. 


Tom Phillips, In The Days that Remain, 2012
Waste not the remains of the day





dimanche 9 janvier 2022

Rien que pour vos yeux...

 

Atelier Badani

© Christophe Badani


Trait hors des chemins, sûr de son chemin, qu'avec nul autre on ne saurait confondre.
Trait comme une gifle qui coupe court aux explications. 
Peinture pour l'aventure, pour que dure l'aventure de l'incertain, de l'inattendu. Après des années toujours encore l'aventure. 

Henri Michaux, Émergence-RésurgenceSkira, 1972, p.72. 


Je suis en retard cette année, en retard sur bien des choses. Mon dernier billet de blog remonte au 27 septembre 2021. Procrastination, crise de flemme, grisaille ambiante, je ne sais – un peu de tout, je suppose. 

Et puis, 2021 vient de se faire la malle et on se demande bien ce que nous réserve cette nouvelle année dont tout le monde semble se réjouir. Je suppose qu'il s'agit d'une façon de conjurer le mauvais sort. 

Je ne sais pas trop quoi en penser de cette nouvelle année. Elle vient de m'envoyer Omicron dans la tronche – pardonnez-moi ce vocabulaire peu élégant, mais c'est vrai que ce vilain virus commence à ...  vous voyez ce que je veux dire – je ne me risquerai pas à utiliser le verbe qui "échappa" à notre président. Comme je ne suis pas un perdreau de l'année, je suis dûment vacciné et ce ne fut qu'une expérience inconfortable, l'espace de quelques jours. Je suis donc à l'isolement, ainsi que mon épouse. Nous nous croisons, masque sur la figure. C'est irréel...

Confiné dans mes quartiers, je n'ai cessé de penser à ce premier billet de blog de l'année. J'ai peaufiné la première phrase dans ma tête et puis, elle est partie aux oubliettes. Au fond de moi-même, je savais qu'il me suffisait de m'y mettre pour que les mots viennent. Bon, me direz-vous, c'est pas parce qu'on s'y met que l'on accouche d'un bon texte. Ça c'est sûr, comme dirait ma concierge, sauf que de concierge, je n'en ai pas. Je m'égare (du nord). Je me sens d'humeur facétieuse au fur et à mesure que j'écris ce texte. J'aime les blagues à deux sous et les jeux de mots alambiqués. Je vénère Pierre Dac et Raymond Devos, ça vous le savez déjà. 

J'ai donc passé de longues heures sur un canapé-lit avec pour compagnie, un joli nounours et une charmante marmotte en peluche. 

Finalement, j'ai décidé d'avoir recours aux lettres. J'imagine votre visage perplexe à lecture de cette phrase. 

Allez savoir pourquoi, j'ai eu envie de me replonger dans l'univers de Paul Klee avec mes deux peluches pour fidèles compagnons. Klee est d'actualité puisqu'une belle exposition lui est consacrée au LaM à Villeneuve-d'Ascq jusqu'au 27 février 2022. Elle s'intitule, Paul Klee, entre-mondes et elle explore les rapports entre l'œuvre de Klee et "l'art des fous", l'art des enfants et des primitifs - un angle tout à fait original et pertinent. 



Paul Klee, Besessenes Mädchen 
(Jeune fille possédée)
29 x 43, 2 cm, 1924
Fondation Beyerler, Bâle
Image empruntée ici



Paul Klee, Daemonisches Fraulein, 
(Demoiselle démoniaque)
30,9 x 45,6 cm, 1937 Coll. Zentrum Paul Klee, Berne
Image empruntée ici


J'ai également consulté d'anciens catalogues et au fil des pages, je me suis délecté de ses farandoles de lettres. C'est magique et fascinant. Pour l'obsessionnel que je suis, faire danser les lettres, c'est une expérience proche de l'extase; j'exagère à peine. 




Paul Klee, Jadis surgi du gris de la nuit,
15,8 cm x 22,5 cm, 1918
Coll. Zentrum Paul Klee, Berne
Image empruntée ici 


Paul Klee, La pastorale, 52,4 cm x 69,3 cm, 192I
Museum of Modern Art, New York
Image empruntée ici



Paul Klee, Grenze (Frontière), 35,4 cm x 50 cm, 1938
Coll. Zentrum Paul Klee, Berne
Image empruntée ici

Lettres alignées aux couleurs syncopées, traces gravées en un alphabet poétique selon un schéma faussement répétitif  où les lignes se promènent à leur guise, signes d'une maladresse délibérée que l'on imagine orner quelque grotte préhistorique. Ce monde mystérieux me ravit. Ce n'est pas une découverte récente – Klee m'accompagne depuis des années. 
D'autres peintres, graphistes et calligraphistes m'ont également ouvert la voie. Écrire c'est peindre, peindre c'est écrire, c'est ce que fit Henri Michaux et beaucoup d'autres qui peuplent mon imaginaire. J'aime cette chorégraphie de signes et de lettres que je collectionne au gré de mes recherches. Je ne cesse de scruter les merveilleux travaux de Denise Lach, Christophe Badani et Benoît Sjöholm. J'ai parfaitement conscience qu'il m'en reste d'autres à découvrir et à aimer. 



Henri Michaux, peinture à l'encre de chine 
reproduite dans Émergence-Résurgence
Skira, 1972, p.62. 
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Denise Lach, article 8, 50 x 65 cm, 2000
The Berlin Calligraphy Collection
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Christophe Badani 
encre de chine sur papier, 
30 x 42 cm
Image empruntée ici 



Benoît Sjöholm, sérigraphie, 2018
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J'allais presque oublier l'exposition intitulée, Écrire, c'est dessiner, que l'on peut voir en ce moment au Centre Pompidou-Metz et qui honore Etel Adnan en regard des œuvres de Pierre Alechinsky, Roland Barthes, Louise Bourgeois ainsi que des manuscripts autographes d'écrivains illustres, tels que Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Antonin Artaud... 


Etel Adnan, Rihla ila Jabal Tamalpais (Voyage au Mont Tamalpais), 2008

Etel Adnan
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L'an dernier, j'ai osé franchir le pas et je me suis fabriqué mon propre système d'écriture après m'être passionné pour l'écriture asémique. Ce terme, qui peut paraître abscond, définit une écriture dénuée de sens. L'intention est d'imiter sans signifier quoi que ce soit. Ainsi se crée presque spontanément une sorte de vertige esthétique fait de hiéroglyphes indéchiffrables.. 

Je me souviens, qu'enfant, je me disais qui si je répétais le mot chaise à l'infini, il perdrait tout sens pour ne plus être qu'un son. J'étais un drôle de gamin. 

Je vous ai sélectionné, en guise de cartes de vœux virtuelles, quelques unes de mes recherches réalisées l'an dernier. Vous constaterez que je me suis également intéressé à l'effacement du texte. Le champ des possibles est immense et j'ai du pain sur la planche. 

Ce travail, que j'ai entrepris avec sérieux, n'est, bien sûr, que broutilles au regard des œuvres que j'ai sélectionnées ci-dessus. C'est en toute simplicité que je les confie à vos yeux interrogateurs; surtout ne me demandez pas combien de temps j'ai mis pour les faire, chut, c'est un secret. 

Que la nouvelle année vous soit radieuse...


Encre et crayons de couleur, 42 x 59,4 cm, 2021


Encre et crayons de couleur, 42 x 59,4 cm, 2021


Collage, 60x 80 cm, 2021


6 pages de livre, recyclage au feutre, 2021

















lundi 27 septembre 2021

STEVEN HEATON À L'ÉPREUVE DU TEMPS...

 


Certain things that remain lost in the night, 2021
© Steven Heaton 
Image empruntée ici


Une aussi longue histoire

Vous l'aurez compris, j'ai une longue histoire avec l'Angleterre et mes rêveries de promeneur sur la Toile me font découvrir des artistes dont le travail passionnant ne cesse de me ravir. Je sais très bien que voir un tableau sur un écran ne rend pas justice aux subtilités que recèle l'œuvre. La lumière, la texture, l'épaisseur, la densité perdent leur éclat et se trouvent aplatis. Mais c'est quand même magique de pouvoir effleurer la somptueuse beauté de certaines peintures en un tour de clic. Et puis, en ces temps de Brexit (et de Covid !) il faut bien s'adapter.
 
Vous avez également compris que l'art abstrait occupe une place privilégiée dans mes recherches présentes. L'art abstrait qui me touche trouve ses racines dans le travail de Paul Klee, de Richard Diebenkorn, de Mark Rothko et dans celui de Ben Nicholson dont je ne manquerai pas de vous parler dans un avenir plus ou moins proche. J'ai failli oublier Nicolas de Staël, Otto Freundlich... la liste est trop longue. 

Depuis quelques temps, c'est le travail de Steven Heaton qui accompagne mes propres créations. Je ne cherche pas à l'imiter ou à le plagier (quel vilain mot) ; il est simplement là, je regarde ses œuvres, il nourrit mon imaginaire et cela me fait du bien. 
Je vous propose de plonger immédiatement au cœur de l'un de ses tableaux. 




Ghosts will build their nest in your future
© Steven Heaton, 2019


Les fantômes construiront toujours
leur nid dans votre avenir

Ce tableau date de 2019. C'est une huile de taille moyenne, 55 x 35 x 5 cm sur un panneau de bois de bouleau. En outre, pour mettre son travail en valeur, l'artiste a choisi un cadre en chêne datant du 19e siècle. Ces indications sont précieuses. L'œuvre est résolument moderne, mais elle s'inscrit dans le temps. Pour le support, on songe à l'âge d'or de la peinture hollandaise, période qu'affectionne particulièrement Steven Heaton. Le cadre, quant à lui,  nous transporte dans un 19e siècle où la modernité de Turner côtoie les sensuelles compositions des peintres préraphaélites. Je voyage souvent de l'un aux autres. 

L'œuvre de Steven Heaton est d'une grande pureté. Les lignes et les couleurs sont d'une belle harmonie ; elles se fondent et se répondent afin de souligner la luminosité d'un bleu auquel le regard ne peut se soustraire. On serait tenté d'affirmer que "tout n'est qu'ordre et beauté" tant l'oeuvre est stable, sereine. Pourtant, à y regarder de plus près, on perçoit que ce n'est pas un simple rectangle qu'il nous est donné d'admirer. 

Le noir inscrit le bas du tableau dans une oblique inattendue qui vient rompre l'effet de stabilité et de sérénité. C'est ce qui donne à cette œuvre une vie intérieure faite de pulsations mystérieuses. C'est aussi ce qui nous force à lire ou à relire le titre que l'artiste a donné à son œuvre. On est d'abord intrigué par la longueur de ce titre et on devine que Steven Heaton est féru de littérature. Le message est cryptique : Les fantômes  construiront toujours leur nid dans votre avenir. Il s'agit d'une prise en compte du temps où les forces des ténèbres accompagnent nos nuits troublées.  Le temps des fantômes appartient à la fois au passé et au présent ; ils troublent le sommeil de ceux qu'ils visitent, généralement leur assassin. 

Ce sont de drôles d'oiseaux qui s'installent dans notre avenir. Le nid est habituellement un refuge mais, en l'occurrence,  il pourrait bien s'agir d'un leurre. L'équilibre et l'instabilité habitent ce titre. Il évoque explicitement l'œuvre picturale tout en s'adressant à notre inconscient. Enfin, ces fantômes qui effleurent l'œuvre de l'artiste évoquent immanquablement le monde de Shakespeare. 

L'art abstrait permet de percevoir les différentes strates de l'œuvre sans jamais imposer une interprétation unique et péremptoire. Et puis, il y a l'émotion qu'elle suscite et qui continue de vivre en nous dans le souvenir de notre contemplation. L'art est une recherche du temps complexe et élusive. 

Les œuvres de Steven Heaton abondent sur la Toile et il suffit de se rendre sur son site pour mesurer la richesse et la force de son travail. Promenez vous au gré des titres et des matières où les glacis à l'huile habillent les collages de papier jaunis par le temps (encore lui). Il y a même une œuvre qui suggère ouvertement le temps retrouvé de Marcel Proust. 


Steven Heaton, Time regained, 2021
Image empruntée ici


Un peintre discret et volontiers facétieux



© Steven Heaton


Vous trouverez, ici et là, des renseignements sur l'artiste, mais il reste très discret. Lorsque je lui ai demandé une photo le représentant au travail, il m'a envoyé un cliché étonnant où il porte une sorte de sac-oiseau au bec acéré qui lui recouvre totalement la tête. En ces temps de Covid, on songe aux médecins (les beak doctors) qui parcouraient Londres lors de la Grande Peste de 1665. Peut-être est-il tout simplement facétieux. On peut l'entrevoir lors de vernissages ou dans son studio, lunettes sur le haut du front et longue barbe qu'il laisse pousser depuis quatre ans. 



Image empruntée ici

Échanges et entretien

Steven Heaton est un peintre généreux totalement impliqué dans son art et sensible aux vibrations de son temps – il ne vit pas dans une tour d'ivoire. C'est un homme du nord de l'Angleterre, une région rude où le football est roi et où persiste le souvenir des Beatles. Elle englobe Manchester et Liverpool, des centres qui bénéficient d'une vie culturelle dynamique. La Tate Liverpool est un superbe musée d'art moderne situé dans d'anciens docks donnant sur l'estuaire de la Mersey. 


La Tate Liverpool
Image empruntée ici


Il m'a accordé un long entretien téléphonique et a même préparé un texte où il s'efforce d'analyser sa démarche. Ces échanges ont été particulièrement fructueux et je vous propose d'en découvrir une synthèse. Ce n'est pas une transcription, c'est une adaptation de ses propos : 

Je ne viens pas d'une famille qui s'intéressait à l'art. Je me suis tout d'abord tourné vers les arts graphiques et c'est dans ce domaine que j'ai commencé à gagner ma vie. Mais, au bout de deux ou trois ans, je me suis rendu compte que ce n'était pas ce que je voulais faire. Je me suis donc inscrit à la faculté des Beaux-Arts de Salford. Cela a été une très bonne expérience, quelque peu insolite car j'étais plus âgé que la plupart des étudiants. 
L'art abstrait me convient dans la mesure où j'aime être à la marge. Je suis constamment en train de travailler, d'écrire des notes, d'accumuler des croquis. 



© Steven Heaton


Je ne cesse de travailler et je suis plutôt lent dans ma pratique artistique. Je cherche la simplicité et, pour ce faire, il me faut constamment revenir sur mes toiles et autres panneaux de bois. C'est une démarche tout à fait obsessionnelle qui requiert une longue maturation. Je travaille toujours plusieurs œuvres à la fois. Un tableau peut me prendre des années avant que je décide qu'il est terminé. Il m'arrive même de les enfouir dans la terre pour que l'usure du temps s'inscrive dans la matière. Ainsi, j'ai enterré pendant six ans deux toiles intitulées Nothing is Ever the Past (Rien n'est jamais le passé). C'est quelque chose que je ne fais plus désormais.



Steven Heaton, Nothing is Ever the Past
Image empruntée ici



J'ai envie que les spectateurs prennent leur temps, qu'ils ralentissent et qu'ils regardent mes œuvres de plus près au point d'être totalement absorbés dans leur contemplation. Je suis fasciné par notre perception du temps, comment nous comblons les vides et comment nous appréhendons le monde.

Je n'aime pas être cantonné à une seule technique ; tout me convient. Je travaille l'acrylique, la peinture à l'huile sur des supports variés et souvent insolites – des morceaux de bois, des cadres de fenêtres. 


Ben Nicholson, Composition abstraite, 1936
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J'éprouve une vénération pour le travail de Ben Nicholson et, depuis quelque temps, je me consacre à des recherches sur son travail. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas uniquement l'aspect esthétique, c'est aussi le contexte économique, sociologique, politique dans lesquels ses œuvres ont été créées. Cela aboutira, l'an prochain, à une exposition où des des artistes contemporains seront confrontés aux œuvres de Ben Nicholson. Ils ne s'agit pas de faire des copies, mais de comparer des méthodes inscrites dans un contexte spécifique et différent.  



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Lors de ma précédente exposition en 2019, juste avant le confinement, j'ai croisé mon regard avec celui de Vermeer tout en collaborant avec Sara Riccardi, une historienne de l'art qui s'était installée récemment à Manchester. À l'occasion de cette exposition, je me suis imposé d'utiliser les techniques auxquelles Vermeer avait recours. Il était hors de question que je m'inspire directement de ses œuvres. Je voulais m'immerger dans le silence qui habite les peintures de Vermeer et imaginer son regard sur le monde d'aujourd'hui.  C'est la raison pour laquelle j'avais intitulé cette exposition, Composed from Silence (Composé à partir du silence). 



Steven Heaton, Echoes : Answer, 2019
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Steven Heaton, Home of material silence, 2019
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Ce qui me semblait également important, c'était d'amener les spectateurs à se détacher du chaos ambiant pour apprécier la lenteur et le silence. 

Je travaille à des heures fixes et je me rends à mon atelier tous les jours à Manchester dans ma Morris Minor de couleur verte. 


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© Steven Heaton


Je travaille aussi chez moi, ce qui me permet de faire de longues promenades et de me déconnecter tout en faisant le tri dans mes pensées. Je fais des recherches, je lis beaucoup. Tout cela alimente mon imaginaire lorsque je reprends mes pinceaux dans mon atelier. 



Le projet Cross Street Arts est une organisation caritative à but non lucratif. Nous louons de grands bâtiments que nous divisons en ateliers et nous les louons à des artistes qui peuvent donc travailler dans des conditions convenables et même préparer une exposition. Nous agissons en collaboration avec la Cattlefied Gallery qui permet à de nombreux artistes contemporains d'exposer leur travail. Cette galerie a des contacts au niveau international ce qui assure un rayonnement particulier aux artistes de la région de Manchester. 

L'épidémie de Covid n'a pas véritablement affecté mon approche. Ma dernière exposition, Composed from Silence, juste avant le premier confinement, encourageait les gens à prendre leur temps, à faire une pause. Ironiquement, le monde a marqué le pas lors de l'épidémie. 

En ce moment, je suis totalement absorbé par un projet d'exposition qui aura lieu dans l'espace de la Saul Hay Gallery à Manchester en juin 2022. 
L'idée est de proposer un voyage rétrospectif dans l'après Seconde Guerre mondiale. C'est une période très riche où les artistes se sont tenus en marge des idéaux de la reconstruction. Ils se sont mis en quête d'un nouveau style de vie fondé sur le partage. L'un des artistes les plus intéressants de cette période est Francis Davison qui a vécu un temps en autarcie avec son épouse Margaret Mellis, également artiste, dans le Suffolk.

  
Francis Davison, House, Essex, 1950
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Margaret Mellis, Blue Anemone, 1957
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Je compte réunir un petit groupe d'artistes qui proposeront leur regard sur la société d'aujourd'hui dominée par l'argent et ils s'interrogeront sur les dérives de la scène artistique contemporaine. 

Il est essentiel de voir les œuvres "pour de vrai" et je conseille aux jeunes artistes de se rendre dans les galeries et les musées afin de rencontrer les visiteurs et de prendre le pouls  de l'air du temps. 

Retour sur une œuvre


Steven Heaton, A Quiet History, huile sur panneau de bouleau, 2019.
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Le cadre est est fait de bois de hêtre datant du 19e siècle. L'aspect sombre du bois fait surgir la lumière et les couleurs du tableau. Le carré de 60 x 60 cm assure une évidente stabilité au tableau. De même, la construction est solide : lignes marquées, blocs fermement arrimés, complémentarité entre les formes, subtiles jeux de couleurs et contrastes délicats ou tranchants. La rondeur du cercle permet une entrée méditative dans le tableau. Des traces roses adoucissent l'ensemble et se promènent dans les ocres. Une seule oblique, accrochée à une découpe de couleur noire,  crée une rupture dans l'ordonnancement des formes. Un petit rectangle rouge attire irrémédiablement notre regard  – vous vous souvenez de la bouée rouge peinte par Turner ? Le rectangle blanc s'affirme comme une falaise au sommet de laquelle frémissent des traces de peinture délibérément maladroites. C'est la pulsation de la vie qui suinte du tableau. Une surface turquoise, où l'on devine le passage d'autres couches de peinture, suggère les vestiges d'un passé immémorial. 

Il s'agit bien d'une histoire silencieuse, d'un murmure de formes et de couleurs. Le peintre est, une fois de plus, en quête de silence, loin du fracas de la foule déchaînée. Pour ce faire, il lui faut laisser le passé affleurer la surface d'un panneau de bois dont l'histoire est destinée à rester mystérieuse. De multiples histoires convergent et se répondent en une quantité d'échos silencieux. Le regard du peintre absorbe celui du spectateur et vice versa. C'est ainsi que l'œuvre vit en nous et qu'elle accompagne nos rêves pour nous aider à mieux vivre. 

Textes en regard


Steven Heaton, Toward Light, 2021
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Au cours de la deuxième décennie du vingtième siècle, un tournant radical et déterminant s'opère en peinture, l'invention de l'abstraction. 
Certes, depuis la nuit des temps, des formes non figuratives ont été utilisées au sein de programmes décoratifs, par exemple les grecques ornant les terres cuites de l'Antiquité, les arabesques des ferronneries baroques ou les volutes de l'Art Nouveau. Mais ces motifs étaient subordonnés à des finalités extérieures, comme l'embellissement d'un lieu ou d'un objet. 
La démarche qui caractérise les maîtres de l'abstraction du début du 20e siècle consiste à proposer, purement et simplement, une "image abstraite". 
L'oxymore que constitue cette expression, une image étant traditionnellement définie comme une réplique de la réalité, indique la nouveauté de l'entreprise. Les peintures abstraites sont des images autonomes qui ne renvoient à rien d'autre qu'elles-mêmes. Dans ce sens, elles s'apparentent aux icônes de la religion orthodoxe qui manifestent la présence d'un contenu plutôt qu'elles ne le représentent, mais, à la différence de ces images religieuses, les peintures abstraites rompent avec le monde des apparences. Elles révèlent l'existence de réalités jusqu'alors invisibles et inconnues, que chaque artiste détermine à sa façon, selon ses propres convictions, son parcours et sa culture, de l'art populaire aux théories les plus spéculatives. 

Centre Pompidou, Dossier documentaire sur l'abstraction, source, cliquez ici. 

Steven Heaton, Morning Assembly, 2021.
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On s'achemine ainsi vers un art entièrement nouveau ; qui sera à la peinture, telle qu'on l'avait envisagée jusqu'ici, ce que la musique est à la littérature. 
Ce sera de la peinture pure, de même que la musique est de la littérature pure.
L'amateur de musique éprouve, en entendant un concert, une joie d'un ordre différent de la joie qu'il éprouve en écoutant les bruits naturels comme le murmure d'un ruisseau, le fracas d'un torrent, le sifflement du vent dans une forêt, ou les harmonies du langage humain fondées sur la raison et non sur l'esthétique.
De même les peintres nouveaux procureront à leurs admirateurs des sensations artistiques uniquement dues à l'harmonie des lumières impaires. 

Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913. 
Source, cliquez ici. 




Steven Heaton, The Land in Silence Stands, 2019
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L'Écoute-Silence
Pour Suzanne Flon

Écouter ce que dit le vent quand il ne dit plus rien
mais reprend souffle et se souvient
d'avoir été si haletant après sa course
sa course de vent qui court après le vent
Que dit le vent quand il se tait ?
Que dit le silence du vent ? 

Écouter ce que dit la pluie
quand un instant elle fait halte
et cesse l'espace de trois mesures
de tambouriner ses doigts d'eau
sur le toit et les carreaux
Que dit la pluie quand il se tait ?
Que dit le silence de la pluie ? 

Écouter ce que dit la mésange nonnette
quand elle suspend ses roucoulades
et que son chant dans le matin clair 
reste en filigrane dans l'air
Que dit l'oiseau quand il se tait ? 
Que dit le silence de la mésange ? 

Le silence dit que le silence
écoute couler la source du chant

in À la lisière du temps, Poésie/ Gallimard, 1990. 


Steven Heaton, A Place Where Light is Silent, 2020.
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Je tiens à remercier Steven Heaton pour sa chaleureuse disponibilité et son aide précieuse. Qu'il soit également remercié d'avoir mis à ma disposition de nombreux visuels. 

Liens

Le site de Steven Heaton, c'est ici

Le site de Cross Street Arts, c'est ici

Le site de la Saul Hay Gallery, c'est ici