UTILE À SAVOIR


Ce blog est alimenté par Jacques Lefebvre-Linetzky. Commentaires et retours bienvenus.


mercredi 2 août 2023

PETER ANDERSON, PAYSAGES CARTOGRAPHIQUES


Il n'existe aucune carte complètement adéquate, car l'inadéquation est intrinsèque à la cartographie (...) Une carte est schématique, sélective, conventionnelle, condensée et uniforme. 

Nelson Goodman, Problems and Projects, Indianapolis/New York,
Bobbs-Merrill, 1972. 




© Peter Anderson 

Le temps file au gré des projets

Comme vous avez pu le constater, cela fait quelques mois que j'ai disparu des radars. J'ai tout simplement été très occupé  et peu disponible. J'ai, en effet, commis la grave erreur de mener deux projets à la fois, ce qui est, chacun le sait, très difficile pour un homme. 

J'ai consacré de longues heures à préparer une exposition éphémère de mes assemblages dans le jardin d'un ami. Je vous l'ai déjà dit, j'aime recycler des choses destinées à être mises au rebut. J'ai donc passé beaucoup de temps à scier, coller, visser, peindre et repeindre des chutes de bois et autres palettes. Je me suis rendu régulièrement au marché au puces de Nice pour y chiner des bouts de ferraille. On me prend pour un farfelu et c'est tout à fait juste. Bricoleur-farfelu, ça me va bien. 

Et puis, parallèlement,  j'ai mené à bien la publication d'un livre consacré à mes jeux d'écriture. C'est un bel objet qui inaugure une série de cinq. (Disponible sur demande). J'ai donc des livres sur la planche. 


Bon, c'est bien beau tout ça, mais ce blog n'est pas exclusivement consacré à la promotion de mes travaux. En fait, je suis plutôt nul en matière d'auto-promotion. 

J'ai envie de vous faire découvrir le travail d'un peintre abstrait qui s'intéresse aux paysages, à la cartographie, à la musique et aux vibrations du monde. Il s'appelle Peter Anderson et il vit dans le New Hampshire aux États-Unis. 



Peter Anderson dans son atelier
Image empruntée ici 




L'atelier de Peter Anderson
© Peter Anderson


Peter Anderson, un peintre atypique

Tout d'abord, il me faut vous présenter Peter Anderson dont on peut dire qu'il est un peintre atypique, toujours en quête  d'une abstraction empreinte d'un réalisme discret et évocateur. 

Il est titulaire d'une licence d'anglais, qu'il a complétée par un MBA - Master of Business Administration obtenu à la Thunderbird School of Global Management, ce qui lui a permis d'obtenir des compétences managériales. Il a enseigné l'anglais au Japon ; il a travaillé dans le milieu bancaire international; il a créé de nombreuses entreprises dans des domaines aussi variés que l'industrie du textile et la technologie de pointe. C'est un artiste dans l'âme qui s'est tout d'abord consacré à la musique, parallèlement à son activité professionnelle. C'est à l'âge de 40 ans que la peinture le prend par la main. À l'époque il vivait à Ocean Park, un quartier de Santa Monica, là-même où Richard Diebenkorn à peint sa célèbre série. Peter Anderson avoue avoir commencé à peindre de manière intuitive. Sa pratique s'est ensuite affinée au cours de ses nombreux voyages. Il aime peindre des paysages comme s'il était à bord d'un avion. Il utilise la peinture à l'huile en couches fines et affectionne des grands formats, le plus souvent des formats carrés (122 x 122 cm). Il peint des lieux, des saisons, des impressions subtiles en y mêlant parfois des souvenirs remontant à son enfance dans le Nouveau-Mexique. En 1999, il s'est installé dans le New Hampshire. 

Depuis quelques années, il a levé le pied professionnellement pour consacrer plus de temps à sa passion. Il maintient toutefois une activité professionnelle en tant que directeur associé du Black Iron Group, un intégrateur de solutions informatiques (a systems integrator). 

Peter Anderson est un autodidacte en matière artistique. Il s'est laissé guider par sa créativité et n'a bénéficié d'aucune formation théorique ou pratique. Ce qu'il sait, il l'a appris seul et, depuis des années, chaque jour, il consacre  quelques heures à son art. 

L'influence de Richard Diebenkorn




Son travail a été largement influencé par celui de Richard Diebenkorn et en particulier par la série Ocean Park. Pendant plus de vingt ans, à partir de 1967, Richard Diebenkorn s'est consacré à une série inspirée par le paysage qu'il voyait depuis son atelier dans le quartier d'Ocean Park situé à la lisière de Los Angeles. De sa fenêtre, il voyait la géométrie en damiers des rues, les espaces des collines avoisinantes et les teintes changeantes de l'océan Pacifique où le bleu turquoise côtoyait un vert d'une densité variant de l'émeraude au verdâtre. Ainsi, Richard Diebenkorn a composé un ensemble d'œuvres (au total 145 tableaux aux dimensions cinématographiques) où la composition vibre au gré des couleurs et de la lumière; une géométrie poétique et savante qui suggère le réel et suscite une méditation qui relève du spirituel. 

Peter Anderson revendique également l'influence d'Helen Frankenhalter, de Mark Rothko et même de Robert Rauschenberg. 



Helen Frankenhalter, The Bay, acrylique sur toile, 1963
photo : Steven Zucker © Estate of Helen Frankenhalter



Il se situe dans la lignée du Color Field painting movement qui s'est développé aux États-Unis et au Canada dans les années 40 et 50. Il s'agit d'un mouvement proche de l'expressionnisme abstrait fait d'aplats de couleurs vives où toute figuration est exclue. 

Voici deux versions d'Ocean Park par Peter Anderson - l'hommage est évident. 


Ocean Park Map # 28
© Peter Anderson


Ocean Park, map # 29
© Peter Anderson



L'art des séries

Comme Diebenkorn, Peter Anderson aime se consacrer à des séries. C'est une démarche essentielle pour tout créateur : peindre, se renouveler sans cesse et, malgré tout, rester fidèle à l'intention première. La verticalité et l'horizontalité semblent se confondre en une seule et unique représentation. C'est une entreprise grisante et exigeante. 



Clovis #1, #2, #3
© Peter Anderson

La série ci-dessus, intitulée Clovis 1,2,3, a été réalisée durant l'été 1992 lors des émeutes raciales qui se sont déroulées à Los Angeles à la suite de la mort de Rodney King. Peter Anderson vivait alors dans 
Little Tokyo, le quartier japonais de Los Angeles, tandis que la violence secouait la mégalopole de toutes parts. Afin de s'isoler du fracas des émeutes, il  a peint ces trois toiles à l'huile, technique qu'il n'avait pas utilisée auparavant. 

Peter Anderson s'est attaqué à un travail à la fois musical et pictural à partir des Variations Goldberg. Ce travail compte 300 tableaux. 


Goldberg Factorial - State #1
© Peter Anderson
Image empruntée ici


Goldberg Parsifal Series -GBV#150
The Chalice of The Holy Grail
© Peter Anderson
Image empruntée ici



Une telle profusion est rendue possible grâce à une technique très sophistiquée : il utilise des plaques de plexiglas qu'il photographie pour ensuite les imprimer et les retravailler. Il appelle cela de la manipulation photographique. Le terme peut paraître quelque peu négatif, mais il n'en est rien tant la démarche implique une maîtrise totale de différents outils. 

Sa sensibilité fait écho aux fracas du monde; c'est ainsi qu'il a réalisé une série consacrée à la bombe atomique il y a trois ans à l'occasion du 75e anniversaire du bombardement nucléaire qui a ravagé Hiroshima et Nagasaki. La série inclut également les essais nucléaires à Los Alamos. 


Los Alamos # 4
© Peter Anderson
Image empruntée ici




Hiroshima  #3
© Peter Anderson
Image empruntée ici



Nagasaki  #10
© Peter Anderson
Image empruntée ici




Il s'est également attaqué à une œuvre majeure de la littérature japonaise, Le Dit du Genji en 54 tableaux qui suivent les chapitres de l'œuvre littéraire. 



Genji # 16
© Peter Anderson
Image empruntée ici

Chercheur infatigable, il a construit une série à partir de Macbeth. Elle comporte 6 tableaux, chacun faisant référence à une citation du texte de Shakespeare. 

Les cartes, une célébration poétique


© Peter Anderson

Vous allez penser que c'est une idée bien saugrenue d'avoir une approche abstraite de la cartographie. Pourtant, cela fait sens et j'essaierai de vous le démontrer. 

J'ai moi-même un grand intérêt pour les cartes qui remonte à l'enfance. Je me souviens avoir passé des heures en classe de quatrième à dessiner à la plume une carte de la Grèce antique. Dans un passé moins lointain, j'ai été émerveillé par l'ultime exposition de mon ami Jean-Marie Pouey, peu de temps avant son décès. Cette exposition s'intitulait, Voyages immobiles. Amateur de voyages, Jean-Marie voyageait alors dans sa tête car tout déplacement lui était impossible. 

Je dois vous l'avouer, je ne suis pas un grand voyageur et les temps présents n'arrangent rien. 



Carte babylonienne du monde
British Museum (BM 92687)

Image empruntée ici

Les cartes font rêver surtout les cartes anciennes, maladroites, inexactes, inscrites sur des tablettes ou des parchemins et plus tard diffusées en grand nombre grâce à l'invention de l'imprimerie. Au fil des siècles, les hommes ont pris la mesure de l'ampleur et de la complexité du monde dans lequel ils vivaient. 



Nicolas Bion, Globe terrestre dressé sur les observations de Mrs de l'Académie royale des sciences et sur les nouveaux mémoires des plus fameux et expérimentés voyageurs, Paris, avant 1733

Source: Gallica

Image empruntée ici


Cela implique toujours une remise en question de ce qui semble être acquis, grâce aux progrès de la science et aux découvertes qui repoussent les limites de nos connaissances. Il est fascinant de mettre côte-à-côte la carte babylonienne du monde (Mappa Mundi) où la terre est figurée par un cercle bordé par la mer et où Babylone, au centre de ce monde, est indiquée par un orifice, d'une part et, d'autre part, avec les photos récentes de Thomas Pesquet, où la rotondité du monde éclairée par une lumière diffuse, et malgré tout intense, prend la forme d'une célébration poétique. 


© Thomas Pesquet
Image empruntée ici


The New Hampshire Topo Series

Il y a quelques années, l'un de ses amis lui a offert un ensemble de cartes topographiques du New Hampshire datant des années 50. Ayant toujours recours à des plaques de plexiglas, il en a décalqué les lignes et les sinuosités au crayon graphite. Il s'est ensuite servi du programme Procreate sur son Ipad pour finalement créer une œuvre originale mêlant le dessin, la peinture traditionnelle (gouache ou aquarelle) et la peinture digitale. 



New Hampshire Topo Series # 18
© Peter Anderson
Image empruntée ici



New Hampshire Topo Series 
Holderness Quadrangle Abstraction # 4
© Peter Anderson
Image empruntée ici


New Hampshire Topo Series
 
Hanover Quadrangle abstraction
© Peter Anderson
Image empruntée ici




New Hampshire Topo Series
 
Holderness 2
© Peter Anderson
Image empruntée ici

C'est une vision morcelée qui nous invite à scruter le monde les yeux mi-clos afin d'en percevoir le relief et l'harmonie des couleurs. Ces fragments sont cernés de lignes – routes et rivières forment un labyrinthe où le regard se perd dans un monde qui reste, malgré tout, familier. On imagine même que des habitants de ces lieux n'auront aucun mal à les reconnaitre. C'est un monde plat, mis à distance comme il convient pour les photographies aériennes.
En outre, ce travail fait écho à une nouvelle appréhension du monde qui nous entoure grâce à Google Maps et aux photographies transmises par les drones. Notez au passage combien les drones ont transformé notre perception des vues en plongée au cinéma. 
Peter Anderson invente une grammaire poétique de notre appréhension du monde. 

La guerre vue du ciel


Landscape of War #13
Mariupol.  1
© Peter Anderson 
Image empruntée ici


Il s'agit d'une série réalisée en 2022 dans le cadre d'une recherche graphique sur le siège de Marioupol par les troupes russes. Cette bataille s'est déroulée du 24 février au 22 mai 2022 et s'est soldée par la reddition des troupes ukrainiennes aux troupes russes.

Ce paysage aérien retravaillé par Peter Anderson relève d'une abstraction réaliste. On reconnait le quadrillage  des différents quartiers de la ville et probablement la ligne de front qui délimite deux zones aux couleurs contrastées. Les aplats et les lignes donnent une impression de relief. La guerre est présente, le bombardement est suggéré, mais la destruction est mise à distance, elle est une représentation abstraite.

De nombreuses images satellite ont été publiées dans la presse soulignant l'intensité des bombardements. Remarquons au passage que Peter Anderson a choisi de ne pas faire figurer l'embrasement de la cité portuaire afin de maintenir une abstraction qui permette au regardeur d'appréhender le caractère universel des horreurs de la guerre. 




Le siège de Marioupol
TV5 Monde
© Planet Labs PBC via AP
Image empruntée ici


Pour conclure

Vous l'aurez compris, Peter Anderson n'est pas qu'un observateur, son investissement en tant qu'artiste est, pour lui, une valeur essentielle. Ses peintures hybrides sont aussi bien une sublimation des paysages qu'il garde en mémoire qu'un amplificateur du tumulte du monde. Enfin, il nous invite et nous force en quelque sorte à nous plonger dans l'univers de ses séries où chaque représentation est unique. C'est une œuvre magnifique et grandiose dont on ne se lasse pas. 

Textes en regard



© Peter Anderson

"La cartographie a pour but la conception, la préparation et la réalisation de cartes. Sa vocation est la représentation du monde sous une forme graphique et géométrique. En cela, elle répond à un besoin très ancien de l'humanité qui est de conserver la mémoire des lieux et des voies de communication ainsi que de leurs caractères utiles ou hostiles à l'activité des hommes. D'abord stricte description de la Terre connue et des itinéraires maritimes ou terrestres parcourus par les militaires et les marchands, la cartographie s'est diversifiée avec le temps. Grâce à son efficacité, elle est devenue à partir du XVIIe siècle un instrument de connaissance et de puissance au service des États et un moyen de prévoir et de planifier l'action de l'homme sur le milieu. 
Science exacte, d'essence mathématique, la cartographie est aussi un art dans la mesure où elle impose de nuancer et de compléter l'objectivité des mesures de la Terre par des interprétations subjectives. Comme science, elle est tributaire des progrès des connaissances ainsi que du progrès des instruments et des méthodes d'observation et d'évaluation des phénomènes qu'elle a pour mission de représenter."

Guy Bonnerot, Estelle Ducom, Fernand Joly, Cartographie, Encyclopædia Universalis. 



Map # 122, 2023
© Peter Anderson
Image empruntée ici

... " En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait avec – lui, point par point. Moins passionnées pour l'Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l'Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte; des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n'y a plus d'autre trace des Disciplines Géographiques ". 

Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudente, Lib.IV, Cap.XIV, Lérida, 1658.

Cité par Jorge Luis Borgès en final de son Histoire universelle de l'infamie - Histoire de l'infamie, Histoire de l'éternité, traduit par Roger Caillois et Laure Guille -, 10/18, 1994. 


 
Carte du Tendre, F. Chauveau, 
extraite de Clélie, Histoire romaine, Madeleine de Scudéry, 1654. 
Image empruntée ici



" Vous vous souvenez sans doute bien, madame, qu'Herminius avait prié Clélie de lui enseigner par où on pouvait aller de Nouvelle-Amitié à Tendre, de sorte qu'il faut commencer par cette première ville qui est au bas de cette carte pour aller aux autres; car, afin que vous compreniez mieux le dessein de Clélie, vous verrez qu'elle a imaginé qu'on pouvait avoir de la tendresse pour trois causes différentes : ou pour une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination; et c'est ce qui l'a obligée à établir ces trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent ces trois noms et de faire aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que, comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur la mer de Tyrrhène, elle fait qu'on dit Tendre-sur-Inclination? Tendre-sur-Estime et Tendre-sur-Reconnaissance. Cependant comme elle a présupposé que la tendresse qui naît par inclination n'a besoin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, Clélie, comme vous le voyez, madame, n'a mis nul village le long de ses rives pour aller de Nouvelle-Amitié à Tendre". 

Clélie, histoire romaine, Madeleine de Scudéry, 1654-1660.

Et maintenant, partez à la recherche du trésor...



Vous pourriez également être tenté(e) de suivre Lemuel Gulliver ... 


Illustration, Willy Pogány, 1917
Image empruntée ici


Et pour terminer, trouvez le titre du roman qui se cache derrière cette carte...


C'est tellement facile que je n'ose vous faire l'affront de vous donner la réponse. 



Je tiens à remercier Peter Anderson pour son aide et son entière disponibilité. Ce fut un bonheur de travailler avec lui et de découvrir son travail si novateur. 

Le site de Peter Anderson, c'est ici


Bel été à toutes et à tous. Merci de me lire avec patience et obstination et ce, depuis 2015. 


















dimanche 9 avril 2023

PEINTURES TANTRIQUES, UNE SIMPLICITÉ ABSTRAITE


La simplicité n'est pas un but dans l'art, mais on arrive à la simplicité malgré soi en s'approchant du sens réel des choses. 

Constantin Brâncusi


source : Pinterest


Les jours passent...

Aurais-je été victime d'un syndrome de procrastination ? Les semaines passent, les jours défilent et je ne parviens pas à  retrouver l'agilité de mes doigts sur le clavier. Ou alors, c'est mon cerveau qui pédale dans la semoule - c'est tout à fait possible par les temps qui courent et que j'ai du mal à rattraper. En fait, j'ai été assailli par de multiples échéances et, comme je ne suis qu'un pauvre homme, il m'est difficile d'entreprendre plusieurs tâches à la fois. Je me suis imposé des défis dignes des travaux d'Hercule, mais n'est pas Hercule qui veut. J'ai toujours fonctionné de cette manière. Inutile de demander à Freud ce qu'il en pense. En écrivant ces lignes, je m'aperçois que je convoque assez souvent ce cher Sigmund ... Il n'y a pas de hasard. 

Tantra Song




L'horizon se dégage un peu et mon esprit s'ébroue. J'ai tout d'abord été tenté de vous proposer une balade au Brésil dont l'art brut me fascine. Et puis, j'ai découvert l'art tantrique abstrait du Rajasthan. Je suis un voyageur immobile qui visite régulièrement Pinterest et Instagram. J'ai donc été victime d'un algorithme qui a "pensé" que l'art abstrait recelait des trésors encore inconnus de moi. Ce fut une divine surprise. Cela m'amena à me procurer un livre intitulé, Tantra Song. C'est un ouvrage paru en 2011 et qui n'a pas été publié en France alors qu'il a été conçu par un poète français, Franck André Jamme. Ce magnifique recueil est accompagné d'une série de textes et en particulier d'un entretien détaillé avec le poète, mené par Bill Berkson.  

Franck André Jamme 
un poète, un découvreur



Franck André Jamme (1947-2020)
© Jean-Marc de Samie
La poéthèque


Franck André Jamme est un poète voyageur, un poète du mot juste, de la grâce et de l'effacement de soi. Poète rare, il n'a écrit qu'une vingtaine de recueils. En 2005, il a reçu le Grand Prix de la Société des gens de lettres (poésie) pour l'ensemble de son œuvre. Ses poèmes sont le plus souvent écrits en prose. En quête de limpidité et d'intensité, il a une prédilection pour une écriture fragmentaire qui suit son chemin jusqu'à l'âme du lecteur. 

Très tôt, il a été attiré par l'écriture et puis, il a passé une dizaine d'années sans écrire, dans une sorte de désert poétique. Il a passé deux ans à Londres au tout début des années 70. Ensuite, il se consacre au journalisme et participe régulièrement au Monde de la Musique où il est chargé d'écrire des chroniques sur le jazz, entre autres. En 1979, il retourne à ses premières amours. Il se lie d'amitié avec René Char qui l'aide à publier son premier recueil, L'Ombre des biens à venir, (1981). C'est à lui que s'adresse René Char pour participer à la mise en œuvre du volume de la Pléiade consacré à son œuvre. 

Franck André Jamme a découvert l'art tantrique en 1970 dans un petit catalogue édité par la galerie Le Point Cardinal. Poète vagabond, il est attiré par l'Inde et le Népal où il se rend dès le début des années 80 espérant pouvoir se procurer des peintures tantriques. Finalement, il décide de se rendre au Rajasthan,  berceau de cet art si proche de l'art abstrait dont les origines remontent au 17e siècle. Cette passion le pousse à participer à des expositions en France et à l'étranger, plus particulièrement aux États-Unis. 

En 1985, il est sérieusement blessé dans un accident sur la route entre Dehli et Jaïpur. Il est rapatrié en France où il passe de longs mois alité. Dans son lit, il écrit La Récitation de l'oubli. Il n'abandonne pas pour autant sa recherche de peintures tantriques et il se rend à nouveau en Inde. Un sage le reçoit et lui communique l'adresse de deux tantrikas. C'est le commencement d'une nouvelle aventure qui occupera notre poète jusqu'à la fin de sa vie. 

Il est aussi traducteur et ainsi, il permet à de nombreux poètes de ses amis de franchir les frontières et de semer des petits cailloux précieux. Il a rendu hommage à Lokenath Bhattacharya, Udayan Vajpeyi, John Ashbery, Philippe Jaccottet...
Il collabore avec des peintres, des musiciens et des comédiens. Il assure de nombreuses lectures de textes, en France et à l'étranger (Londres, New York, San Francisco, Prague, Dehli, Calcutta...). Ses poèmes ont été également lus par Michael Londsdale  et François Marthouret. 

Il commence à publier son travail en anglais dès 1998 à New York. Son ouvrage essentiel sur l'art tantrique, Tantra Song, est publié aux États-Unis chez Siglio en 2011. À ce jour, il n'existe aucune traduction en français. Seul l'entretien avec Bill Berkson a été publié dans Po&sie 2014/2 (N°148), éditions Belin, pages 147 à 157. Cet entretien peut être consulté ici. 

Le poète s'est éteint le 1er octobre 2020. Il nous reste la lumière de ses textes et de ses découvertes. 

L'art tantrique du Rajasthan


source : Pinterest

L'entretien avec Bill Berkson nous donne de précieuses informations. L'art tantrique apparaît dans des traités qui remontent au 17ème siècle. Puis, les images ont été extraites des volumes afin de les peaufiner et de mieux en apprécier leur essence méditative. On ne sait pas qui a créé ces œuvres. 

La tradition a été perpétuée et ces images que l'on appelle des tantrikas, ont été copiées de génération en génération. Elles ont une fonction éminemment spirituelle. Il s'agit là, grâce à la simplicité apparente de ces peintures, de s'approcher de la complexité de l'âme humaine. 
Le caractère anonyme renforce l'universalité de leur message mystérieux auquel on n'accède pas immédiatement. Elles ne sont pas destinées à être encadrées; elles sont simplement punaisées au mur. 

source : Pinterest

Le papier utilisé comporte des traces de l'usure du temps, des imperfections, des déchirures et parfois des textes en transparence. Ces œuvres sont réalisées avec des peintures à l'eau mélangées à des pigments, des fleurs, des plantes et même de la bouse de vache. 
Leur petite taille, entre 18 et 14 cm,  impose une visualisation dynamique. Le regardeur plonge dans l'œuvre pour accéder à une forme de transcendance. Il s'approprie les formes et les couleurs de telle sorte qu'il est amené à se détacher de la réalité du monde extérieur. 


source : Pinterest


Le réseau de signes – triangles, formes ovoïdes, flèches, spirales – s'inscrit dans une symbolique propre au tantrisme, mais leur spécificité universelle les rend accessibles à tout regardeur enclin à la méditation visuelle. Le triangle sombre de Kali poursuit furieusement le cercle rouge de Shiva. Les dimensions du triangle et du cercle sont souvent proches ; la spirale est à la fois fixe et en mouvement dans une sorte d'éternel retour.


source : Pinterest
 

Lors de la première exposition exclusivement consacrée aux peintures tantriques en 1994, figurait un message particulièrement éclairant, écrit par Franck André Jamme: 

"Il m'est souvent venu de penser que l'on avait rarement produit, dans l'histoire de la peinture, des œuvres à la fois aussi mystérieuses et aussi simples, aussi puissantes et aussi pures – un peu comme si le génie de l'homme était arrivé là à rassembler presque tout dans presque rien". 

Texte disponible ici. 


source : Pinterest

Le néotantrisme

Ce terme a été "inventé" par L.P. Sihare pour qualifier le travail d'artistes qui reconnaissent l'influence de la géométrie des peintures tantriques sur leur travail. C'est un courant artistique qui est né dans les années 1960  et qui se démarque de la philosophie originelle en raison du non-respect de l'anonymat. Ainsi, l'œuvre de K.C.S. Paniker (1911-1977) revendique une parenté avec le Tantrisme et utilise des motifs où abondent des représentations astrologiques, des écritures calligraphiques, des diagrammes, le tout visant à une forme d'abstraction tout en maintenant un lien étroit avec la tradition indienne. 


K.C.S. Paniker
Image empruntée ici


K.C.S. Paniker
Image empruntée ici


De nombreux parallèles ont été établis entre le Tantrisme et le travail de Paul Klee, Piet Mondrian, Constantin Brâncusi et Robert Delaunay. Cette influence a été également revendiquée par des peintres abstraits américains tels que Ad Reinhardt, Mark Rothko, Barnett Newman, Robert Rauschenberg et Jasper Johns. 
 




Acharya Vyakul
Image empruntée ici




Acharya Vyakul
Image empruntée ici



L'artiste qui a su le mieux perpétuer la tradition de l'art tantrique est Acharya Vyakul (1930-2000). Voici ce que dit Franck André Jamme à son sujet :

Acharya Ram Charan Shharma dit "Vyakul" (ce qui signifie "l'excité", en sanskrit, est né le 20 septembre 1930 dans un village du Rajasthan, en Inde ...) Très jeune, il commence à peindre. ce qui l'attire alors, avant tout, ce sont les couleurs "que je me délectais déjà à triturer, à transfigurer" dit-il. Très jeune aussi, il se met à collectionner des objets de culte ou de magie, et toutes sortes de "curiosités". Son existence se partage désormais entre deux activités. L'une visible, qui le fait connaître et reconnaître à travers le pays entier: année après année, sa collection s'enrichit, devient immense. Pour pouvoir la montrer, il fonde bientôt un musée, qui va devenir la plus grande institution indienne privée de ce genre. L'autre activité est clandestine : il peint donc, depuis l'âge tendre, c'est sa passion cachée. Il œuvre d'abord dans le style "tantra -folk". Un mélange de peinture populaire et de peinture tantrique - et puis, au début des années 60, il trouve sa propre façon. (...)


Publication Centre Georges Pompidou

Il faudra attendre fin 1988 pour que, par chance, je le "redécouvre" et obtienne de lui qu'il veuille bien céder quelques peintures pour l'exposition Magiciens de la terre, qui allait ouvrir ses portes quelques mois plus tard au Centre Georges Pompidou. Vyakul avait alors 59 ans et c'était la première fois de sa vie qu'il montrait une (mince) partie de son œuvre à visage découvert. Jusqu'à cet automne 1993, bien entendu, où la Galerie du jour Agnès B. l'a mis à l'honneur."

Extrait du texte de Franck André Jamme, 1993.

La Fab, cliquez ici  



Acharya Vyakul
Image empruntée ici



Et si l'on remontait à la fin 
du 19ème siècle...

Les Tattwa Cards



Image empruntée ici
© Strange flowers

Pardonnez-moi ce retour en arrière que je ne peux pas esquiver. 
Si vous vous promenez sur la Toile en quête d'images tantriques du Rajasthan, on vous proposera immanquablement les Tattwa Cards réalisées par le poète britannique, William Butler Yeats (1865-1939). Yeats a été membre de L'Ordre Hermétique de l'Aube Dorée, (The Hermetic Order of the Golden Dawn) une société occulte qui a exercé une énorme influence dans les pays anglo-saxons à la fin du XIXème siècle. Fondé en 1888, cet ordre a été créé à l'initiative de trois francs-maçons : William Wynn Wescott, Samuel Liddell MacGregor Mathers et William Robert Woodman, à partir de mystérieux manuscrits rosicruciens codés. 



Image empruntée ici
© Strange flowers


Tattwa est un mot sanskrit qui signifie Réalité ou Vérité. Fortement influencé par l'hindouisme dans ses œuvres tardives, le poète William Butler Yeats réalisa cette série de cartes au tout début du 20e siècle.  Elles étaient destinées à favoriser une expérience visionnaire. La  simplicité, l'intensité des formes et des couleurs s'apparentent aux peintures tantriques du Rajasthan. 



Image empruntée ici
© Strange flowers


Hilma af Klint (1862-1944)
pionnière de l'art abstrait



Hilma af Klint
Image empruntée ici



C'est en 1986, lors d'une exposition organisée au Los Angeles County Museum, que sont présentées pour la première fois les œuvres abstraites de Hilma af Klint aux côtés de celles de Kandinsky, Mondrian et Malévitch. 40 ans après sa mort, la peintre suédoise est reconnue comme la pionnière de l'art abstrait, 5 années avant la naissance historique de l'abstraction en 1912. C'est donc en 1907 qu'elle peint une série de peintures monumentales, "Peintures pour le Temple" qui annoncent le Pop Art des années 1960. Elle décide de ne pas montrer ces tableaux et poursuit officiellement une carrière de peintre académique pour gagner sa vie.
 
Son travail abstrait est largement influencé par son intérêt pour le spiritisme et les sciences occultes. C'est en ces mots qu'elle décrit son cheminement : "Ce dont j'avais besoin, c'était de courage. Et je l'ai trouvé grâce à l'influence du monde spirituel, qui m'a donné des instructions rares et merveilleuses."




Hilma af Klint
Image empruntée ici


L'art abstrait ne se satisfait pas de représenter une impression visuelle, il ouvre une voie nouvelle empreinte de spiritualité. Ainsi, Hilma af Klint joue avec les signes, les couleurs et les formes. Elle rejoint, peut-être à son insu, l'art tantrique du Rajasthan. 



Hilma af Klint
Image empruntée ici



Et maintenant ... ?

Des peintres anonymes continuent de perpétuer cette tradition. Des galeries se spécialisent dans cet art éminemment méditatif, des expositions sont organisées. Cela nous invite à réfléchir sur la pertinence de ces manifestations car il s'agit bien d'un dévoiement. Encadrer ces oeuvres, c'est déjà ne pas respecter leur fonction originelle.

De nos jours, l'art minimaliste propose une démarche dont la pertinence méditative est particulièrement inspirante. Je songe en particulier au travail de Gina Cochran et de Julie Wolfe. Ces oeuvres nous invitent à faire une pause, à nous isoler du fracas du monde, à vivre et à penser le silence. 


© Gina Cochran




© Julie Wolfe



Textes en regard

L'art, par définition "artifice", donc fabrication, création complexe, semble bien souvent épris de ce qui pourrait passer pour son contraire, le simple, le naturel, le non "fabriqué", le spontané. Le discours sur le langage et les formes s'est ainsi développé en fonction d'une tension constante entre un réel désir de confrontation à la complexité du monde, ou une soif de beauté à travers l'ornement du langage, et un idéal de simplicité qui se représenterait comme un en-deçà (par exemple, les diverses formes de primitivisme) ou un au-delà de cette complexité. Le concept de simplexité, notamment, développé par le scientifique Alain Berthoz (La simplexité, Paris, Odile Jacob, 2009), permet de comprendre comment le cerveau et les comportements humains ont toujours eu besoin d'inventer des façons de rendre "simples", accessibles, claires et compréhensibles des réalités particulièrement complexes (par la schématisation, l'image, la symbolisation, etc.). 

Fabula, La recherche en littérature, source.

En art (littérature, architecture, sculpture, danse, arts graphiques, musique...) la notion de simplicité est associée à celles de primitivité, de naïveté, de naturel, de stylisation, d'épure, d'abstraction, de minimalisme, de non-art. En littérature, s'invitent dans le débat les questions de rhétorique (qu'est-ce qu'un style simple, et quels sont les buts qu'il recherche ? ), de genres littéraires (la conte, le récit bref, la littérature de jeunesse, la poésie, le roman populaire...), mais aussi d'altérité culturelle ( les cultures orientales et extrêmes orientales, indiennes, africaines, autochtones ont-elles le même rapport à la notion de simplicité que les cultures occidentales ?). L'idéal de simplicité pourra également être pensé, indépendamment des questions de formes, comme le fruit de parcours complexes aboutissant à des choix de vie (sobriété, rusticité, retrait du monde) incarnés par des personnages fictionnels ou par des figures artistiques finalement eux aussi plus complexes qu'ils n'en ont l'air (le "peuple", les "simples", les "innocents", les "idiots"). La simplicité sera ainsi interrogée à travers des formes qui mesurent ces tensions entre la complexité du monde et le désir d'un rapport plus immédiat, plus simple (plus facile?) avec les choses et les êtres. 

Présentation d'un séminaire consacré à L'éthique et l'esthétique de la simplicité, jeudi 10 novembre, 2020, Université de Nantes. Source


Un poème de Franck André Jamme

J'aurai vu.
J'aurai saisi, à force, les trois cercles:
le commun, le propre et celui de l'arcane.
J'aurai su le désir et le vide.

Parfois, trop proche de comprendre,
J'aurai baisé les lèvres de l'abîme.
Quelques chances m'auront sauvé.
Il me faudra beaucoup d'esprit, 
à la dernière passe,
pour rire de l'infime chemin parcouru. 

Franck André Jamme, Au secret, Éditions Isabelle Sauvage, 2010. 

Sites et clin d'œil

Le site de Gina Cochran, c'est ici

Le site de Julie Wolfe, c'est ici

Vous souvenez-vous de l'influence de Ravi Shankar sur la musique des Beatles ? 


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C'est ici


À très bientôt pour de nouvelles aventures et des surprises, je l'espère. 



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