UTILE À SAVOIR


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jeudi 1 mars 2018

MARK ROTHKO : L'IMPALPABLE, LE FLOU ET L'ÉVIDENCE



Comme toutes les choses très importantes, plus elles jouent un grand rôle dans notre vie, plus elles sont impalpables, invisibles et manipulables. Ce n’est pas un nouveau concept que j’aurais inventé et qui s’ajouterait à la liste déjà longue des concepts qui meublent l’histoire de la philosophie. Je prétends à autre chose : ce n’est pas un concept, ce n’est pas un joujou avec lequel on puisse jouer ce « je-ne-sais-quoi ». Il faut bien donner un nom à ce qui est impalpable, après tout c’est le métier des philosophes et de la philosophie !

Vladimir Jankélévitch, à propos du Je-ne-sais-quoi.




Blue, green and brown, Mark Rothko, 1952
Image empruntée ici


Mark Rothko est un peintre de l’évidence et du mystère. Il exerce une fascination proche de l’envoûtement. On pense parfois s’approcher de l’énigme, mais il n’en est rien, c’est une quête impossible ; la toile ne cesse de se dérober sous notre regard. Même au sein d’une foule, on est absolument seul devant un tableau de Rothko. On s’approche, on prend de la distance, on perçoit les couleurs par intermittence au gré du passage des « regardeurs » ; on touche des yeux la matière fluide de la peinture passée en couches translucides ; on absorbe, on est absorbé, imprégné. Les toiles se répondent en une symphonie silencieuse. Des vibrations profondes se font écho et s’amplifient sans jamais livrer leur secret. Puis, au terme d’une déambulation ouatée, il reste le souvenir, la trace, l’empreinte d’une expérience unique inscrite dans un espace-temps hors limites.



 Sans titre, Mark Rothko,1956
Image empruntée ici

En fait, il est illusoire de vouloir percer le mystère des peintures de Rothko. Il y a certes une révélation que magnifie une lumière intérieure, mais elle est de l’ordre de l’intime, du ressenti.  Rothko repousse sans cesse les frontières du visible. Il compose des espaces structurés en rectangles le plus souvent horizontaux, plus rarement verticaux. Il crée des tensions où couleurs et matières s’interpénètrent en une multitude d’échos à la fois évidents et discrets. Ses tableaux respirent une énergie indéfinissable. Ainsi Rothko échappe à toute tentative d’explication rationnelle et définitive. Tout jugement péremptoire est voué à l’échec, au non-sens. Il faut donc chercher ailleurs, du côté du flou, de l’imprécis, de l’indécis…

Dans la vie courante, le flou n’a pas bonne cote. L’imprécision n’est pas professionnelle, elle cause de la confusion, elle brouille l’intention. Le projet d’un architecte, par exemple, ne peut pas être flou, il doit être net et précis. On accepte toutefois que le flou puisse être artistique et ce, avec condescendance, comme s’il s’agissait d’exonérer l’artiste de toute rigueur en raison d’une fantaisie inhérente à l’acte artistique. Et pourtant le flou a ses raisons que la raison connaît bien.



Saint Jean-Baptiste, Léonard de Vinci, 1513, 1516. 
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C’est à la Renaissance qu’apparaît le flou dans toute sa subtilité. Léonard de Vinci invente le lointain vaporeux que l’on peut discerner à l’arrière-plan de la Joconde. Et plus délicate encore est l’innovation que représente le sfumato ou l’art de dissimuler les contours du personnage dans une enveloppe atmosphérique diffuse. L’effet recherché est celui d’un envoûtement.



Le Philosophe en méditation, Rembrandt, 1632.
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De même, Rembrandt s’engage au-delà du visible. À propos du Philosophe en méditation, Michel Makarius décrit avec clairvoyance la démarche du peintre :

« (…) Tel est le principe de l’art de Rembrandt : dépasser le visible en l’ouvrant sur la région plus vaste de l’esprit. Formellement, cela veut dire que la peinture renonce à enfermer le réel dans les limites de la représentation ; un réel qui trouve sa vérité en se prolongeant dans l’intériorité du sujet. » 

Michel Makarius, Une histoire du flou, Aux frontières du visible, Éditions du Félin, 2016, p. 39.


Rothko n’est pas en rupture avec l’histoire de l’art, il se situe dans la continuité d’une recherche qui s’interroge sur la problématique de la représentation.
Son goût pour le diffus et l'indécis le rapproche également du courant romantique incarné par Caspar David Friedrich et Joseph Mallord WilliamTurner, entre autres. La quête du sublime, la dissolution des lignes, l'estompe de la matière, la fluidité des éléments, provoquent une sensation d'envoûtement. La peinture se vit alors comme un voyage intérieur. 



Le moine au bord de la mer, Caspar David Friedrich, 1808, 1810

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Lever de soleil avec monstres marins, Joseph Mallord William Turner, 1845
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Rothko est à la fois proche des Romantiques et des Impressionnistes à la nébulosité rayonnante. Claude Monet, dont le travail s’ouvre sur les champs de l’abstraction annonce l’entreprise audacieuse de Rothko, peintre américain imprégné de culture européenne.



Meules, milieu du jour, Claude Monet, 1890
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Green over blue, Mark Rothko, 1946
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L’abstraction selon Rothko est une non-représentation afin que l’image se suffise à elle-même et que, ce faisant, elle libère l’imaginaire du « regardeur ». L’absence de titre participe du même principe : nommer c’est imposer une interprétation, avoir recours à des numéros assure la neutralité du regard de l’artiste. Rothko reprend à son compte la déclaration de Mallarmé : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois-quarts de sa jouissance. (…) Le suggérer, voilà le rêve ! ».



Nuage léger, nuage sombre, Mark Rothko, 1957
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Le flou chez Rothko se situe souvent à la marge, à la lisière. Les rectangles flottent, les couleurs s’interpénètrent. Une lumière diffuse irradie les contours et structure le champ du tableau. Parfois, ce sont des rectangles blancs qui surgissent des antres du tableau comme autant d'écrans cotonneux. 
L’équilibre des masses ancre l’œuvre dans la terre tandis que sa nébulosité l’élève vers le ciel. Il en résulte une tension interne à laquelle le spectateur ne peut se soustraire. À la tension verticale répond une tension de type horizontal entre l’intérieur du champ de l’image et le hors champ. L’absence de cadre permet au tableau de vibrer au-delà des limites habituelles de l’œuvre. C’est là que la lumière joue son va-tout – la lumière du tableau diffuse son halo, déborde du champ et se perd dans la surface du mur d’exposition.

Rothko tenait à ce que la luminosité du lieu fût tamisée afin que regard puisse passer d’un tableau à l’autre sans occasionner une quelconque rupture. Regroupés dans une seule salle afin que l’unité et l’unicité de l’œuvre soient glorifiées, les tableaux captent et diffusent une lumière enveloppante et dynamique, à la manière d’un fondu enchaîné dénué de toute temporalité.

L’impalpable et le flou varient en valeur selon le support et la technique choisie par le peintre. L’acrylique pâteuse requiert un traitement différent de l’huile dont la fluidité peut se rapprocher de l’aquarelle selon le liant utilisé. La toile recueille les pigments avec plus de finesse que ne le fait le papier et pourtant le papier, selon les grains, peut réfléchir la lumière et l’absorber de mille façons. Rothko a privilégié la toile, support léger qui autorise les grands formats, mais il a travaillé régulièrement sur papier. Il ne s’agissait pas là de brouillons, mais d’exercices de style, de défis à l’acte créatif. Ses dernières œuvres sur papier rayonnent d’une lumière intérieure presque éthérée en couleurs douces. 



Sans titre, Mark Rothko, 1969
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Cette douceur contraste avec les dernières huiles où le je-ne-sais-quoi a presque disparu, remplacé par des œuvres sombres où le flottement et l’improbable ne sont plus que lointains souvenirs. Le peintre a terminé son voyage, il s’est débarrassé du presque-rien pour ne montrer que l’essentiel - le travail d'une vie.

JL+L



Sans titre, Noir sur gris, Mark Rothko, 1970
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Citations

"Je me rends compte qu'historiquement la finalité des grands tableaux répond à l'idée de faire quelque chose de tout à fait grandiose et majestueux. La raison qui me pousse à en faire, cependant - je crois qu'elle s'applique à d'autres peintres que je connais - est justement que je veux rester très intime, et humain. Faire un petit tableau, c'est se placer en dehors de sa propre expérience comme dans un appareil à effet stéréoscopique ou avec un verre qui réduit. (...) Quelle que soit la façon de peindre un grand tableau, on est à l'intérieur. Ce n'est pas quelque chose qui se commande."

Mark Rothko, 1951


"Pour Rothko, la compréhension de ses peintures par le spectateur était le critère souverain. Il affirmait que « la progression de l’œuvre du peintre (…) se fera vers la clarté : vers l’élimination de tous les obstacles entre le peintre et l’idée, et entre l’idée et le spectateur. » Il avait toujours insisté sur le fait que le contenu de ses peintures était plus important que leurs éléments formels et souligné qu’il ne s’intéressait pas à la couleur et à la forme, pas plus qu’il ne se considérait comme un peintre abstrait. Selon les paroles rapportées par Selden Rodman, la couleur était pour lui le véhicule d’une expression des « émotions humaines fondamentales – la tragédie, l’extase, le destin."


Mark Rothko, les œuvres sur papier, Bonnie Clearwater, Adam Biro, 1993, p. 39. 

"Dans une certaine mesure, tout art naît chez un artiste de l’expérience qu’il fait de son époque, et il est difficile de ne pas confondre les œuvres de Rothko avec le tragique de sa vie. Néanmoins, l’approche psychologique fait tomber les dernières œuvres dans le prosaïsme et est en porte à faux avec les intentions de l’artiste. Aussi l’attitude dominante qui veut que les peintures noires de Rothko reflètent son état affectif ne peut rendre compte de la production, qui leur est contemporaine, des peintures colorées sur papier et sur toile, pas plus qu’elle n’est confirmée par ses déclarations esthétiques des années 60. Avec ses dernières œuvres, Rothko ne se rendit pas à une pure et simple confession. Il voulut plutôt invoquer le tragique, comme il prétendait l’avoir fait dans ses œuvres antérieures. (…) Le noir domina une grande partie de son œuvre, y compris à des époques plus heureuses, et les gris de certaines œuvres tardives sur papier et sur toile ont sûrement leurs racines dans l’univers aquatique et ténébreux des aquarelles surréalistes de 1946. Les marron et gris et les noirs et gris, avec leurs formes minimales et leur palette restreinte, s’inscrivent dans la quête de toute sa vie d’un langage premier."

Mark Rothko, les œuvres sur papier, Bonnie Clearwater, Éditions Adam Biro, 1993, p. 59.


"L’évidence de ses tableaux vient de leur simplicité. Une apparence de simplicité.
Le moyen d’expression de Rothko – la couleur uniquement – est des plus délicats et impondérables, le moins codifié et maîtrisable qui soit. Chaque couleur possède son effet physique, affectif et « moral » propre, et ces effets changent avec sa luminosité qui peut l’approcher ou l’éloigner du spectateur. Son application même transforme son caractère et sa valeur expressive : saturée, douce, légère, brillante, moelleuse, sèche, moirée, veloutée, atténuée, voilée, éclatante, vaporeuse, dense, transparente, opaque… L’éclat, la magnitude, la résonnance, sont ce par quoi la couleur a accès directement à l’âme en la faisant vibrer."

Rothko, une absence d’image : lumière de la couleur, Youssef Ishaghpour, Éditions Léo Scheer, 2003, p. 17.


"Sublimation du visuel par le visuel même, la couleur, pour Rothko, est puissance spirituelle. Elle exprime – avec « la justesse et l’acuité du silence » - la richesse immense de la vie et du drame de l’esprit. Par son traitement des couleurs, le visible comme tel se trouvé libéré en devenant l’expression visible du spirituel." 

Rothko, une absence d’image : lumière de la couleur, Youssef Ishaghpour, Éditions Léo Scheer, 2003, p. 19.


"À ceux qui le complimentaient pour la beauté de ses couleurs, Rothko répétait que ses tableaux provenaient de, et contenaient, « une obscurité primitive ». Il lui arrivait aussi d’évoquer « le néant », sans en dire plus. « Je n’ai rien à dire avec les mots. Dès que vous l’écrivez, dès que vous le formulez, cela meurt, … «  « Le silence est si juste »."


Rothko, une absence d’image : lumière de la couleur, Youssef Ishaghpour, Éditions Léo Scheer, 2003, p. 107.

Bibliographie sélective

Écrits sur l’art, Mark Rothko, Champs, Flammarion, 2005.
La réalité de l’artiste, Mark Rothko, Champs, Flammarion, 2007.
Rothko, une absence d’image : lumière de la couleur, Youssef Ishaghpour, Éditions Léo Scheer, 2003.
Mark Rothko, Annie Cohen-Solal, Actes Sud, 2013.
Mark Rothko, les œuvres sur papier, Bonnie Clearwater, Adam Biro, 1993.

Mark Rothko, From the Inside Out, Christopher Rothko, Yale University Press, 2015.
Une histoire du flou, aux frontières du visible, Michel Makarius, Éditions le félin, 2016. 

Films

Rothko, un humanisme abstrait, Isy Morgenzstern, www.editionsmontparnasse.fr

Rothko, The Power of Art, BBC, Simon Schama. Pour voir le film, cliquez ici

Radio 

Rothko, Radio Palettes, pour écouter l'émission, cliquez ici

Mark Rothko, une vie une œuvre, France Culture, pour écouter l'émission, cliquez ici

La création à la recherche du bien, le cas Rothko avec Annie Cohen-Solal, France Culture, pour écouter l'émission, cliquez ici

Texte et mise en page: Jacques Lefebvre-Linetzky

mercredi 7 février 2018

DESSINS CROISÉS


L'art de la miniature dérive de l'enluminure médiévale; il lui emprunte aussi son nom, puisque le terme de miniature semble provenir de minium, couleur rouge employée dans la décoration des manuscrits. Il n'est pas à exclure, en outre, que l'origine du terme puisse être trouvée dans le mot latin minus, "plus petit", d'où dériverait miniature, peinture de petites dimensions. Au XVIIe siècle, le mot s'orthographiait mignature et Diderot y reconnaissait la même racine que mignard, délicat. 

Roseline Bacou, Encyclopaedia Universalis




Le roi David en prière
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Le minuscule, porte étroite s'il en est, ouvre le monde, Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, 1957. 

Vous avez dit "minus"? 

Me voilà donc bien avancé. Mon intérêt pour l’extrêmement petit viendrait-il de mon côté « minus », moi qui ne suis pas très grand ? Je me revois enfant, dessiner de toutes petites choses, des gribouillis, des « doodles » comme on dit en anglais. Dès que j’étais gagné par l’ennui, je dessinais en pilote automatique. 



Carte de la Grèce antique
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J’aimais également dessiner des cartes géographiques. Je reconstituais les reliefs grâce à un système de hachures, complexe et coloré. Je me souviens de cette carte de la Grèce antique que j’avais mis des semaines à fignoler. L’exercice était périlleux – je travaillais avec des encres de chine de couleur, exclusivement à la plume. Le moindre dérapage pouvait tout gâcher. Il suffisait que la plume accroche, recueille une miette de papier et le tour n’était pas joué. Cette carte fut menée à bien et, désormais, elle n’existe plus que dans mon souvenir.


Sigmund...

J’ai eu une longue phase maniaque – au secours Sigmund ! Mon goût pour le minutieux m’a amené à rétrécir mon écriture. Je choisissais des plumes extrêmement fines et j’alignais des mots et des phrases d’une écriture à peine lisible. Mes professeurs s’arrachaient les cheveux, louaient l’intérêt de mes devoirs et me reprochaient mon écriture. Rien n’y faisait, je persistais dans mes égarements calligraphiques. J’ai eu une époque « penchée » et une époque « droite » et puis, un jour, j’ai décidé d’opter pour des plumes plus larges afin de régler le problème. Adieu Sigmund ! Enfin, presque…



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Dessins croisés

J’ai été rattrapé par le virus du minus quelques années plus tard. En classe de philosophie au lycée Masséna, j’ai trouvé mon maître en miniature en la personne de mon copain Jacques Fassola dont le deuxième prénom était Rémi – je n’invente rien. Il était d’une intelligence brillante et excellait dans de nombreux domaines avec une facilité déconcertante. C’était à la limite du supportable pour nous autres, simples mortels, et cela lui valait quelques inimitiés dont il ne semblait pas avoir conscience.  Je me retrouvai dans le cercle de ses amis, secrètement heureux de bénéficier de son aura, autant qu’il pouvait l’être de bénéficier de la mienne (!). Il collectionnait les disques de jazz et les volumes de la Pléiade, il jouait de la contrebasse et surtout, il dessinait. Il avait pris des cours de dessin et pendant des années, il avait dessiné des bouchons – des bouchons, rien que des bouchons, jusqu’à plus soif. Sa dextérité était étonnante. C’est ce qui a déclenché ma rechute. Je me suis remis à dessiner des miniatures. 

Nous utilisions des stylos Rotring et passions des heures, chacun de son côté, à exécuter des compositions enchevêtrées sur du papier bristol et bien sûr, comble de la perversion, nous utilisions une loupe. À la vérité, je ne sais pas qui influençait l'autre, qui copiait l'autre, nous n'étions pas en concurrence, mais en symbiose esthétique. Le Rotring interdisait toute souplesse dans le poignet ; la main se raidissait et il était impératif de faire des pauses régulières. Il était également nécessaire de veiller à bien remplir le réservoir d’une encre spécialement conçue pour le stylo. C’était une entreprise grisante qui nous mettait hors du temps et dans un espace vaste comme le monde. C’est au gré de ces dessins minuscules que j’ai découvert John Coltrane, Thelonious Monk, Miles Davis, Erroll Garner et Sarah Vaughan, entre autres. Pour écouter Sassy, cliquez ici :

Quelques années plus tard, Jacques s’est intéressé à la gravure et avec un copain bricoleur, il a mis au point une machine mystérieuse qui permettait de graver nos minuscules dessins. Il me reste un exemple qui date de 1969, me semble-t-il.




© Jacques Fassola

Nos chemins se sont séparés. Jacques s’est passionné pour Bali. Plus tard, il a même écrit un livre, Bali, jardin des immortels, couronné par l’Académie française. De mon côté, je me suis consacré avec enthousiasme à mes études d’anglais. Entre deux cours, je me plongeais dans mon petit monde graphique. À ma grande honte, je dois avouer qu’il m’arrivait de dessiner pendant les cours au lieu de prendre des notes...





© Jacques L+L




© Jacques L+L (détail)

J’ai continué, au fil des années, à voyager dans ce monde minuscule jusqu’au jour où j’ai eu l’impression d’être enfermé dans un système. Brutalement, j’ai laissé de côté mes Rotring et ma loupe. Ce fut une parenthèse d’une bonne trentaine d’années.
Jacques a continué, à temps perdu. Dans les années 1990, il s’est amusé à décorer des chaussures de tennis avec des petits gribouillis multicolores. Il a exposé d'autres travaux à L'usine en 1996. On y reconnait bien son goût pour une sorte de fourmillement Technicolor. 




© Jacques Fassola
Image empruntée ici

Je croyais donc en avoir terminé avec le monde du minus. Nenni point, c’est revenu en boomerang il y a une dizaine d’années. J’ai retrouvé ma loupe, mes feuilles de papier bristol et j’ai troqué mes Rotring contre d’efficaces stylo japonais dont l’encre sèche instantanément. C’est ainsi que j’ai commencé une série de colosses – des personnages monolithiques et primitifs. Le minus se faisait massif. Ne me demandez pas ce qu’il faut en penser au point de vue psychanalytique, seul Sigmund pourrait percer ce mystère. Un jour, je lui ferai un sort, à Sigmund, et je le transformerai en colosse dans son bureau au numéro 19 de la Berggasse à Vienne.


© Jacques L+L


Pareille démarche relève à la fois de l’obsessionnel et de l’accidentel car la composition se fait au fur et à mesure que l’on progresse dans l’agencement des formes externes et internes. La matière prend forme au gré des circonvolutions, des creux et des lignes. La progression est lente. Il faut maintenir un rythme mesuré et soigner le trait – tout est affaire de patience, c’est un défi de taille. 




© Jacques L+L

Le dessin devient volume, il est une sculpture en devenir. 


© Jacques L+L


Ultime cadeau

Jacques Fassola n’est plus. Il a plié bagage pour de bon à la fin de l’été dernier et je n’ai pas eu le cœur de reprendre mes dessins minuscules. Souvent, je fouille dans mes archives, à la recherche de nos tentatives communes et le passé resurgit en volutes mémorielles.




© Jacques Fassola

J’ai sous les yeux l’un de ses derniers courriers. Il m’a envoyé un tout petit marque-page illustré de sa main. Au dos, il a écrit ces mots : « Petit marque-page à laisser dans un livre quand il devient lassant. » J’ai bien trop peur de le perdre pour le laisser dans un livre…